« Rien ne m’est plus doux que de croire,
Tout l’amour que vous me jurez,
Il fait mon bonheur et ma gloire,
Mais je pars, et vous demeurez. » (III, 2)
Marc-Antoine CHARPENTIER (1643-1704)
Médée
tragédie lyrique en un prologue et cinq actes (1693) sur un livret de Thomas Corneille, créée le 4 décembre 1693 à Paris
Marie-Nicole Lemieux, Médée
Petr Nekoranec, Jason
Juliette Mey, Créuse
Alex Rosen, Créon
Etienne Bazola, Oronte
Camille Poul, Nérine/L’Amour
Claire Lefilliâtre, Cléone/une Italienne/Premier fantôme
Thibault Lenaerts, Arcas/la Jalousie
Camille Hubert, Première captive
Virginie Thomas, Deuxième captive/Deuxième fantôme
Jonathan Spicher, Premier corinthien/Troisième captive/Un démon
Sean Clayton, Deuxième corinthien / Un Argien
Jean-Denis Piette, La Vengeance / Un Argien
Chœur de chambre de Namur (chef de chœur, Thibault Lenaerts)
Les Epopées
Stéphane Fuget, direction
Version de concert, Théâtre des Champs-Elysées, Paris, 30 septembre 2026
Avouons que nous en rêvions ! Stéphane Fuget s’emparant de la Médée de Marc-Antoine Charpentier c’était la promesse de la rencontre de deux libertés, mais aussi de deux radicalités. Jamais fade, délivrant des interprétations empreintes d’une personnalité affirmée, le chef des Epopées n’est pas un habitué des interprétations consensuelles, des choix convenus et autres tiédeurs musicales. Le voir se confronter à l’un des plus détonants livrets du répertoire de la tragédie lyrique était donc la promesse annoncée de quelques frictions et étincelles au milieu de l’éclat.
Un peu plus de trois ans après une interprétation pleine de panache de ce même opéra par un Hervé Niquet en verve servant une Véronique Gens tantôt rageuse et démoniaque, tantôt souffrante et déchirante sur cette même scène du Théâtre des Champs-Elysées, et alors que la version de Luigi Cherubini s’est donnée ici même la saison dernière[1], retrouver la magicienne Médée, vagabonde de Colchide, femme bafouée et mère infanticide constituait assurément un moment attendu de ce début de saison baroque.

Frederick Sandys (1829-1904), Médée (1868), huile et dorure sur panneau, 61.2 x 45.6. Musée d’art de Birmingham – source : Wikimedia Commons
Des frictions il y en eu de la part de Stéphane Fuget, qui d’entrée s’offre la liberté – comme Niquet ou García-Alarcón – de faire l’impasse sur le Prologue ! Bellone, déesse de la guerre n’associera donc pas son chant à la Gloire et la Victoire dans ce trio allégorique, qui loin de n’être qu’une révérence appuyée à la puissance du Roi Soleil s’avère peindre en filigrane une subtile esquisse des intentions des acteurs du drame se nouant au fil des cinq actes de la tragédie. Sans compter la sublime musique. Volonté d’élision de la part du chef trouvant la courbette superfétatoire ? Toujours est-il que l’ouverture exécutée, Stéphane Fuget et Les Epopées plongent aussi rapidement que résolument dans le cœur de la narration.
« Simule et dissimule ». L’adage est attribué au Cardinal de Mazarin dans son Bréviaire des Politiciens (1684) et moins de dix ans plus tard Médée ne nous dit pas autre chose dès l’entame d’un premier acte qui déjà a des allures de crépuscule des ambitions, sentant le souffre et laissant planer les noires augures de la vengeance et de la mort. « On perd la plus seure vengeance si l’on ne sçait dissimuler » clame la Magicienne (Acte I, scène I) et dans ce premier acte où Médée doute de la fidélité de Jason tout semble déjà livide, les personnages fuyants ou abattus, empêtrés dans leurs mensonges, leurs amours sans espérance et leur condition sans espoir. Médée sent déjà l’impasse, déjà Jason se tourne vers Créuse, fille de Créon, roi de Corinthe. Oronte rôde en voisin prince d’Argos venu soutenir le roi dans une guerre qui se profile.
Charpentier aime ces atmosphères de tensions où se révèlent les caractères, ou s’effectuent les choix, où naissent les soutiens ou les trahisons. Son David et Jonathas, composé cinq ans plus tôt (1688) baignait déjà dans la paranoïa. Ici, Stéphane Fuget n’a visiblement aucune envie de réchauffer les cœurs, et plonge dans la noirceur des âmes, insufflant une direction étonnamment sans fioriture, soulignant à l’envie le caractère malsain des rapports entre les personnages. Les cordes des Epopées apparaissent froides, presque grinçantes, à l’image des sombres accents qu’il su donner dans son Incoronazione di Poppea (Château de Versailles Spectacles). L’ambiance n’en est que plus lourde et c’est comme un chœur de flûtes qui se lève pour accompagner la confession introspective de Jason « Que je serois heureux, si j’étois moins aimê » (Acte I, scène 3).
Manipulateurs envers les autres, mais d’une lucidité limpide et touchante envers eux même, les personnages de ce Médée sont brossés dans toute leur crudité. Une richesse, une complexité des personnages pour laquelle il faut moins rendre hommage à Charpentier, qui les habille, qu’à Thomas Corneille (1625-1709) qui les sculpte, auteur d’un livret inspiré reprenant nombre de traits de la tragédie éponyme écrite par son illustre frère[2] (Médée, 1635).
Le deuxième acte, qui voit Créon intriguer pour écarter de sa cour une Médée dont il craint les enchantements et cette dernière confier innocemment ses enfants à Créuse. Mais cela ne semble pas électriser Stéphane Fuget, dont la direction semble prendre un malin plaisir à souligner les objectives longueurs du livret comme pour retarder l’explosion finale, les sentiments des personnages se putréfiant à mesure que se révèle leur duplicité.
Jason est campé par le ténor Petr Nekoranec : belle diction, belle présence dans les graves, mais qui peine quelque peu à paraître totalement convaincu par son personnage et à lui donner une consistance à la fois plus dramatique et plus machiavélique, apparaît déjà veule dans ce deuxième acte, opportuniste et falot. « Le destin de Médée est d’estre vagabonde » entonne cette dernière (Acte II, scène 2), dans un aveu qui sonne à cet instant comme un renoncement, souligné par un corps de flûtes que Stéphane Fuget fait une nouvelle fois se lever à cette occasion. Quant à Oronte (Etienne Bazola, timbre chaud de baryton-basse, sensible dans son appréhension du personnage), il vient déclarer son amour à Créuse au cours d’une fête que Stéphane Fuget, malgré quelques cuivres, se plaît à exécuter sans joie, simple prémisse du drame qui reste à se jouer. Usant de son goût d’une épure un peu aride pour teindre ce crépuscule des dieux.
Et puis… et puis il se passa ce qui arrive souvent avec Stéphane Fuget. Après l’entracte : rupture de ton, une liberté soudaine du geste, Fuget s’autorise de redevenir flamboyant et exubérant. Discrète jusque-là, appliquée sur les ornementations du texte, la Médée de Marie-Nicole Lemieux se fait furie, magicienne démoniaque, prête à convoquer tous les déferlements infernaux pour ourdir sa vengeance. Là où Véronique Gens conservait une réserve de tragédienne, tissant une vengeance plus froide, Marie-Nicole Lemieux campe une Médée où coule dans les veines le sang de son aïeule Circé[3]. Médée laisse éclater sa démesure, l’extrémisme radical de son personnage dans cet acte des déchaînements, où Berain dû se surpasser des effets de machinerie dont il avait le secret. Le « Quel prix de mon amour, quel fruit de mes forfaits » (Acte III, scène 3) est entamé avec une fureur réfléchie et déterminée, réhaussé des cordes nerveuses des Epopées. Longuement applaudie à la fin de cet air, Marie-Nicole Lemieux impose une Médée ravageuse ne cachant rien de ses outrances.
Stéphane Fuget impulse à son ensemble une dimension nouvelle, renforçant les tensions et l’attente avant les airs les plus célèbres de l’acte, que ce soit avant le « Noires filles du Stix, divinitez terribles » (Acte III, scène 5) ou avant « Dieu du Cocyte et du royaume des ombres » (Acte III, scène 5), autre grand moment de cet acte central de l’opéra interprété dans une complicité quasi démoniaque par le tandem Lemieux-Fuget, parfaitement synchrones dans les reliefs à graver au personnage.
Cette tension, cette sensation de la mort qui rôde, perdure et irrigue tout le quatrième acte qui voit Cléone (Claire Lefilliâtre, imposant une belle présence vocale à chacune de ses interventions malgré un rôle peu touffu) exalter la beauté de Créuse à l’heure prochaine de ses noces. Une Créuse interprétée par la jeune soprane Juliette Mey, qui bien qu’annoncée souffrante campera la jeune princesse avec une belle souplesse vocale. Mais c’est le Créon de Alex Rosen qui fait merveille, notamment dans ce quatrième acte. Sa voix de basse, à la fois fluide et d’une belle incarnation, liée à une grande présence scénique, enchante dans les passages les plus déterminants, notamment sur « Que vois-je ! Ah, justes dieux ! Par quel mouvement furieux, vouloir que par vos mains chacun de vous périsse ! » (Acte IV, scène 6) ou sur le classique « Noires divinitez, que voulez-vous de moi ? » (Acte IV, scène 9). Les chanteurs comme les Epopées rivalisent dans cet acte de tempérament, aux riches sonorités des divertissements et dont les chœurs (Le Chœur de Chambre de Namur, rompu à ce type de répertoire) scandent les rebondissements dans l’évolution forcément tragique des caractères des personnages.
Que perdons-nous de soi quand l’autre nous quitte ? Qu’en garder et à quoi sommes-nous prêts à renoncer ? Que sommes nous prêts à abandonner et à sacrifier ? Il y a chez Médée une complexité mais aussi une actualité du personnage qui bien au-delà de la musique en fait un personnage fascinant et disons-le, attachant malgré sa cruauté. Nérine (Camille Poul[4]), en douce confidente de Médée ne pourra tempérer la fureur assassine de sa maîtresse et la mise à mort, physique ou morale de la quasi-totalité des protagonistes de cette tragédie. Fraichement saluée à sa création cette Médée de Charpentier, peut être trop dérangeante dans le miroir qu’elle nous tend, devra attendre une très contemporaine résurrection pour s’imposer comme l’une des œuvres les plus fortes du répertoire de la tragédie lyrique.
Stéphane Fuget[5], s’extirpant de toute conventions ou tiédeurs en a délivré une version creusant tous les reliefs, accentuant la démence des passages les plus furieux, soulignant les convenances d’écriture de certaines parties, confirmant qu’à le suivre, à défaut de toujours l’approuver, on ne s’ennuie jamais. Quant à Marie-Nicole Lemieux, chaleureusement applaudie en fin de représentation, elle a conquis sa place dans la galerie des terribles Médée à faire frissonner les coeurs d’automne.
Pierre-Damien HOUVILLE
[1] Avec Marina Rebeka dans le rôle-titre et sous la direction de Julien Chauvin avec le Concert de la Loge.
[2] Notons au passage que Thomas Corneille fut élu à l’Académie Française au fauteuil de son frère Pierre, ce qui nous semble un cas assez unique dans l’histoire du quai de Conti.
[3] Une vraie Circé, de la trempe des représentations de John William Waterhouse (1849-1917), pas la paysanne décrépie filmée dans les brouillards du nord de l’Europe par Christopher Nolan dans son Ulysse.
[4] Qui hérite ce soir d’un rôle un peu maigre nous permettant cependant de mentionner qu’elle reprendra au cours de cette saison 2026-2027 pour plusieurs dates celui de Atalia de Gasparini avec l’Ensemble Hémiolia.
[5] Mentionnons que si c’est la première fois que Stéphane Fuget s’empare de Médée en qualité de chef d’orchestre, ce dernier avait il y a quelques années participé en qualité de spécialiste de la musique baroque française à la production de cette même œuvre par l’opéra de Frankfort, sollicité par Anne-Sophie von Otter.
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