“Médée, fille des Enfers”
Apollonios de Rhodes, « Allons Erato », Les Argonautiques, Chant III
Pascal Colasse, Jason ou la Toison d’Or (1696), Ouverture
Johann Sigismund Kusser, « Ihr sterne wo befind ich mich », Acte II, scène 6 (1697)
Apollonios de Rhodes, « Bientôt Héra eu une idée », Les Argonautiques, Chant III
Francesco Cavalli, « O mio core, moi Amore », Il Giasone, Acte I, scène 11 (1649)
Pascal Colasse, « Vaine Fureur », Jason ou la Toison d’Or, Acte II, scène 5 (1696)
Pascal Colasse, Rondeau, Jason ou la Toison d’Or, Acte III, scène 1 (1696)
Apollonios de Rhodes, « Médée s’assit, indécise et dit… », Les Argonautiques, Chant III
Francesco Cavalli, « Dell’antro magico… », Il Giasone, Acte I, scène 5 (1697)
Johann Sigismund Kusser, « Triforme Dea », Acte I, scène 15 (1697)
Apollonios de Rhodes, « Amis, sauvez l’infortunée que je suis », Les Argonautiques, Chant IV
Agostino Steffani, « Deh tornare », Le Rivali Concordi, Acte II, scène 4 (1698)
Joseph-François Salomon, Premier air des magiciens, Médée et Jason, Acte II, scène 2 (1713)
Apollonios de Rhodes, « Une crainte mortelle », Les Argonautiques, Chant IV
Euripide, “Plût au ciel », Médée, prologue (431 av. JC)
Marc-Antoine Charpentier, « D’où me vient cet air sombre », Médée, Acte I, scène 2 (1693)
Joseph-François Salomon, Deuxième air des magiciens, Médée et Jason, Acte II, scène 2 (1713)
Agostino Steffani, « Vil Canaglia », Le Rivali Concordi, Acte II, scène 11 (1698)
Marc-Antoine Charpentier, « Quel prix de mon amour », Acte III, scène 3 (1693)
Jean Anouilh, « Je t’ai aimée, Médée », Médée (1953)
Francesco cavalli, « Dormi, dormi », Il Giasone, Acte III, scène 1 (1649)
Euripide, « Je viens sur ta prière », Médée (431 av. JC)
Joseph-François Salomon, « Pour ma Princesse, hélas », Médée et Jason, Acte III, scène 1 (1713)
Joseph-François Salomon, « Arrête, Ah laissez-moi », Médée et Jason, Acte III, scène 5 (1713)
Agostino Steffani, « Venni a perseguitar », Le Rivali Concordi, Acte II, scène 1 (1698)
Pierre Corneille, « J’y donnerai bon ordre », Médée, Acte III, scène 4 (1634)
Joseph-François Salomon, « Enfin voici l’instant funeste », Médée et Jason, Acte V, scène 3 (1713)
Marc-Antoine Charpentier, « Ma fureur, à tant de rois fatale », Médée, Acte V, scène 1 (1693)
Pierre Corneille, « Déchirer par morceaux », Médée Acte I, scène 3 (1634)
Joseph-François Salomon, «Prête à porter d’horribles coups », Médée et Jason, Acte V, scène 1 (1713)
Marc-Antoine Charpentier, « Elle est morte et je vis », Médée, Acte V, scène 7 et 8 (1693)
Eugénie Lefebvre, chant et direction artistique
Paco Garcia, chant
Louis Créac’h, Simon Pierre, violons
Kate Goodbehere, alto
Julie Dessaint, viole de gambe
Cécile Vérolles, violoncelle
Lucile Tessier, Hautbois, flûte et basson
Sarah Van Oudenhove, violone
Thibault Roussel, théorbe
Clément Geoffroy, clavecin
Dominique Boutel, récitante
1 CD digipack, Seuletoile, 2026, durée totale : 76’
L’infanticide Médée serait-elle en voie de devenir fréquentable ? L’assertion peut paraître osée, mais avouons qu’à défaut de connaître une réhabilitation, cette dernière séduit. Stéphane Fuget vient de donner la tragédie lyrique de Marc-Antoine Charpentier[1], ou encore Jérôme Correas, confessant dans l’entretien qu’il nous a accordé son souhait de pouvoir monter cette œuvre. Eugénie Lefebvre s’inscrit dans le fil de cette attirance avec ce Médée, Fille des enfers, qui loin de simplement se consacrer à la tragédie de Charpentier brosse une anthologie des œuvres musicales et littéraires consacrées à la princesse de Colchide.
Elle nous livre une anthologie ciblée ; certaines visions du mythe étant évacuées au profit d’un resserrement sur les œuvres lyriques de la seconde moitié du dix-septième siècle et sur les premières décennies du dix-huitième. Exit donc la flamboyante Médée de Cherubini (1797). Ecartées aussi quelques discrètes cantates signées Philippe Courbois (Jason et Médée, 1710), Nicolas Bernier (Médée, date inconnue) ou Louis-Nicolas Clérambault (Médée, 1710) qui auraient pu s’inviter dans le spectre considéré.
Eugénie Lefebvre croise différentes œuvres reprenant le mythe de Médée et Jason pour nous en conter l’histoire au fil d’un enregistrement qui fera également la part belle à plusieurs extraits littéraires lus, du très antique Apollonios de Rhodes (IIIème siècle avant Jésus-Christ) au nettement plus contemporain Jean Anouilh dont le Médée (1953), qui rappellera sans doute leur jeunesse à quelques générations de lycéens de la fin du siècle dernier. Une hybridation littéraire et musicale nous dévoilant la puissance inspiratrice du mythe et sa fécondité sur des compositeurs issus de cultures musicales pour le moins diverses. Le mythe inspire en Italie Francesco Cavalli (1602-1676), grand spécialiste des opéras mythologiques, mais qui avec Il Giasone (1649) compose sans doute son œuvre la plus populaire, du moins de son vivant. Une œuvre épique dont Eugénie Lefebvre extrait plusieurs morceaux de choix, du O mio core, a mio Amore (Acte 1, scène 11) qu’elle interprète en compagnie du jeune ténor Paco Garcia, faisant ressortir toute la mélancolie de la partition de Cavalli et une capacité, assez propre à l’opéra vénitien de cet âge d’or du milieu siècle, de faire naitre la plus pure émotion d’un instrumentum dépouillé, quelques traits de cordes suffisant à magnifier les chants de Médée et Jason.
Soulignons au passage la qualité de la diction italienne d’Eugénie Lefebvre (qualité qui d’ailleurs se retrouve quand elle aborde des compositions en allemand) au moment d’aborder un Dell’antro magico toujours de Cavalli (Il Giasone, Acte I, scène 14) ou après une introduction caverneuse, parfaite métaphore musicale d’une antre à la fois inquiétante et attirante, la voix de la soprane prend tout à tour des accents traînants pétrifiants ou se déploie en de belles projections et subtiles chromatismes, illustrant avec de belles nuances l’emprise vocale d’une interprète offrant à Médée toute la démesure permise par le personnage. Nous retrouvons Cavalli une dernière fois pour une autre belle illustration de la maîtrise d’écriture du compositeur, qui avec ce Dormi, dormi (Il Giasone, Acte III, scène 1) porté par une flûte des plus épurée, une claire ligne de corde et un continuo soutenant le chant tout en évitant les fioritures, délivrant une partition où l’économie de moyens est tout entière au service de la pureté des sentiments et des affects vocaux.
Parmi les compositeurs transalpins, remarquons également quelques pages d’Agostino Steffani (1654-1728), compositeur originaire de Vénétie ayant longtemps officié à Hanovre. Son dramma per musica Le Rivali Concordi (1698), dont Cécilia Bartoli intégra un bel extrait sur l’album Mission (2012) qui remit en lumière le compositeur contient également quelques savoureuses pages caractéristiques du style vénitien de cette époque, notamment le très bel Deh tornare dévolu à la voix racée de Paco Garcia.
Et comme Agostino Steffani créa cette œuvre à Hanovre, profitons de cette incursion dans les régions germaniques pour souligner dans cette anthologie la présence du rare Jason (1692) de Johann Sigismund Kusser (1660-1727), élève de Lully auprès de qui il étudia durant plusieurs années, adoptant au passage l’art de l’orchestration à la française, la structure en cinq actes et composant d’après des œuvres d’auteurs du royaume (Porus, d’après Jean Racine notamment). Le Ihr sterne wo befind ich mich, nous révèle une Médée incarnée, terrifiante, profondément humaine et déterminée, sur ce très bel air accompagné par le hautbois de Lucille Tessier. Tout comme Eugénie Lefebvre déploiera une voix habitée par les sentiments de son personnage dans l’autre extrait présenté de l’œuvre Triforme dea, finissant de nous convaincre que le personnage sied à son expressivité vocale.
Avec Kusser, connu sous le nom de Cousser du temps de son séjour en France, le pont est fait avec des œuvres et des compositeurs plus connus sous nos latitudes. Pascal Colasse (1649-1709), largement représenté dans ce programme avec son Jason ou la Toison d’Or (1696), qui sur un livret de Jean-Jacques Rousseau s’empare de l’intégralité du mythe. Une œuvre dont nous goutons au final moins les airs, à l’exception du terrifiant Fatal couroux (Acte III, scène 1) que les motifs orchestraux de l’ouverture ou le rondeau léger à l’envoutante flûte (toujours Lucile Tessier) égrenés en cours de programme.
Médée inspira nombre de compositeurs dans la musique française, et outre Pascal Colasse, Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) bien sûr, composant l’incontournable Médée en 1693. Une tragédie lyrique dont Eugénie Lefebvre nous gratifie de quelques-uns des passages les plus célèbres, D’où nous vient cet air sombre (Acte I, scène 2), mais surtout Quel prix de mon amour (Acte III, scène 3) et même si ce n’est pas dans les extraits de cette œuvre que sa voix paraît la plus incarnée, finalement un peu trop sur la retenue. Si besoin nous avons de nous consoler, nous nous tournerons vers le Médée et Jason (1713) de Joseph-François Salomon (1649-1732) dont nous savourons ce Deuxième air des magiciens très caractéristique du style français mais surtout le Arrête, Ah Laissez-moi (Acte III, scène IV) sur lequel Eugénie Lefebvre ornemente avec couleurs et subtilité.
Mais s’il est une originalité à cet enregistrement c’est bien d’insérer au fil de la narration à plusieurs œuvres du mythe des extraits d’œuvres littéraires inspirées par la tragédie de Médée. Apollonios de Rhodes, écrivain au fondement de la légende apparaît à plusieurs reprises au travers d’extraits des Argonautiques, de même qu’Euripide dont la Médée (431 avant Jésus-Christ) fait entrer le mythe dans une dimension morale universelle. Et c’est Dominique Boutel, bien connue notamment des auditeurs de France Musique, qui prête sa voix à la lecture des extraits choisis. Ces extraits captés de très près, de manière radiophonique, ce qui avouons-le peut paraître assez déconcertant par rapport à la balance des plages musicales. A ces auteurs antiques, Eugénie Lefebvre ajoutent les perpétuateurs d’un mythe profondément fécond, du Pierre Corneille de Médée (1634) au Jean Anouilh d’une œuvre homonyme (1953), comme autant de variations et de mise en relief d’une tragédie qui ne cesse d’interroger nos propres comportements.
Avec cette anthologie aux bornes temporelles resserrées, centrée sur la seconde moitié d’un dix-septième siècle que la tragédie de Médée aura musicalement inspiré, Eugénie Lefebvre délivre de belles variations sur un personnage à jamais attachant malgré sa radicalité, ne cachant pas son attirance pour cet incontournable des grandes figures de la tragédie lyrique, dont les agissements auscultent nos démons.
Pierre-Damien HOUVILLE
Technique : enregistrement clair et équilibré, pas de remarques particulières
[1] Et cela un peu plus de trois ans après une représentation de cette même œuvre par Hervé Niquet.
Étiquettes : Francesco Cavalli, Garcia Paco, Kusser Johann Sigismund, Lefebvre Eugénie, Marc-Antoine Charpentier, Pascal Colasse, Salomon François-Joseph, Steffani Agostino, Tessier Lucile Dernière modification: 29 octobre 2026

