
“Music For Two”
William Byrd (vers 1539-1623), John come kisse me now
Anonyme, A Toye
William Byrd, La Volta
Sir Fernandino Heybourne, alias Ferdinando Richardson (1558-1618), Pavana, Galiarda
Giles Farnaby (vers 1563-1640), Pawles Wharfe
William Byrd, The Earle of Oxfords Marches, Fortune
Anonyme, Alman
John Munday (1555-1630), Robin
Anonyme, The Irishe Ho-Hoane
Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), Praeludium Toccata
Giles Farnaby, Quodlings Delight
John Carwarden (1636-1660), Prelude issu des Suite for 2 viols
Tobias Hume (1569-1645), Captaine Humes Lamentations, issu de Captaine Humes Musicall Humors (1605)
Thomas Morley (vers 1557-1602), Nancie
John Bull (1562-16228), Preludium
Anonyme, Brande champanje, Allemande de La nonette, De frans galliard, Untitled
Duo Coloquintes :
Alice Julien-Laferrière, violon
Mathilde Vialle, viole de gambe
1 CD digipack, Seulétoile, 2026, 53’
Voici un disque de copines ! Et ne voyez pas dans cette appellation quelque peu familière une marque de dédain ou de condescendance, mais bien le soulignement d’une complicité audible unissant les deux musiciennes. Plus de quinze ans déjà que les deux anciennes élèves du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon jouent ensemble. Quinze ans, de nombreux engagements chacune de leur côté avec diverses formations musicales, et pas moins de trois projets discographiques les réunissant. Après un premier enregistrement consacré à Johann Jacob Froberger (Petit Festival, 2017), et un deuxième à des transcriptions d’œuvres de Louis Couperin (Couperin en tête à tête, 2020, déjà chez Seulétoile), revoici notre duo une nouvelle fois pour un disque de transcriptions, ici occupées à musarder du côté des virginalistes anglais de la période élisabéthaine et des décennies qui suivirent.
Une période aussi riche que troublée de la culture anglaise, comme nous le rappelions à l’occasion de la chronique de l’enregistrement du Trio Musica Humana paru sur ce même label, centré autour de la figure du compositeur William Byrd (vers 1539-1623), également bien représenté sur ce disque. Nos deux musiciennes, dont le nom du Duo Coloquintes rappellera au choix le chalumeau à coloquinte d’origine médiévale[1], ou un bel éventail de cucurbitacées un peu oubliés, puisent essentiellement pour ces transcriptions dans l’imposant Fitzwilliam Virginal Book, manuscrit de plus de trois cents pièces dédiées au virginal et véritable bréviaire de la musique pour clavier de la période élisabéthaine. Trois cents pièces, plus de mille feuillets de partitions signées ou anonymes à embrasser tant comme l’illustration de la popularité du virginal en Angleterre[2] que comme témoignage de la vitalité d’une musique anglaise se détachant des codes de la Renaissance pour évoluer vers la sensibilité et l’expression de sentiments musicaux propres à la période baroque.
Choisir de transcrire des pièces écrites initialement pour clavier pour les passer sur un duo d’instruments à cordes, ce n’est pas prendre les chemins les plus confortables et l’exercice aurait pu s’avérer aussi périlleux que vain, d’autant que nous avons déjà exprimé nos réserves sur cette prolifération des transcriptions, exercice stimulant pour les musiciens mais d’un intérêt musical parfois assez limité. Seulement voilà, l’exercice s’avère ici des plus plaisants et ainsi passées sur violon et viole de gambe ces pièces pour clavier y gagnent en sentiments, en pouvoir d’évocation, sans rien perdre de leur mélancolie initiale ni de leur virtuosité technique. Car ce qui transpire chez William Byrd et ses contemporains, c’est la délicatesse des sentiments, la poésie d’un langage musical qui ne verse jamais dans la grandiloquence ou dans l’esbroufe (quelques compositeurs postérieurs sauront s’en faire les chantres…), mais se veut narration des variations des sentiments humains, à la fois dans ce qu’ils ont de plus délicats, de plus déchirant ou de plus réjouissant. Une palette aux couleurs sonores à la fois variées et subtiles que Mathilde Vialle & Alice Julien-Laferrière, auteures-interprètes de ces transcriptions inédites, déploient avec charme au cours d’un album qui au-delà de ses aspects techniques ou historiques, s’écoute avec un plaisir constant.
Et au Duo Coloquintes d’égrainer les pièces avec inspiration et naturel. Des pièces parfois très brèves comme ce Prélude du compositeur John Carwarden (1636-1660) où le jeune compositeur, très tôt disparu, insuffle une tristesse introspective saisissante, voire frissonnante. Un compositeur à la biographie par ailleurs assez lacunaire et parfois confondu avec les multiples homonymes jalonnant l’histoire troublée de cette période de l’histoire de l’Angleterre. Si le Fitzwilliam Virginal Book, dont l’original se trouve de nos jours conservé au Fitzwilliam Museum de Cambridge recèle nombre de pièces anonymes puisant souvent leurs inspirations dans la musique populaire et le folklore anglais à l’exemple sur cet enregistrement de A Toye, courte pièce aux allures de joyeuse fête de village, il abrite aussi de nombreux témoignages de pièces majeures signées des compositeurs anglais les plus illustres de la période.
Nous avons déjà mentionné William Byrd, dont pas moins de soixante-treize pièces figurent au recueil, un William Byrd dont on ne cesse de révéler la complexité de l’écriture, encore très ancrée dans les codes de la Renaissance dans ses œuvres madrigalistes, d’une esthétique plus baroque, plus libre dans ses compositions pour clavier. Une fois transcrit, c’est bien cet aspect de la musique de Byrd qui éclate le plus, comme dans l’initial John come kisse me now, à la fois chambriste et décomplexé, léger et guilleret, profond dans ses attitudes, dansant dans ses formulations. Un bel équilibre entre violon et viole de gambe proposé par les deux musiciennes sur cette pièce savoureuse et un William Byrd versant vers des formes d’écritures nouvelles pour l’époque, plus empesé et solennel, aux accents quasi haendéliens sur The Earle of Oxfords Marche, plus mélancolique, quasi romantique sur la pièce suivante, Fortune, proposant une musicalité de la ligne instrumentale marqueur de toute la modernité de l’œuvre.
Ce florilège est aussi l’occasion de s’aventurer vers les horizons plus confidentiels des virginalistes anglais. Si Giles Farnaby (vers 1563-1640), pas tout à fait méconnu, se fait ici remarquer par un entraînant Quodlings Delight, le nom de Sir Ferdinando Heybourne ou Ferdinando Richardson (1558-1618) sera sans dans doute pour beaucoup une découverte. Connu de Farnaby qui lui dédiera plusieurs de ses œuvres, il s’agit d’un compositeur très discret, au nombre de partitions connues fort modeste, représenté ici par deux pièces de danses : une Pavana profonde et intériorisée, et une Galiarda plus vive et acérée.
On notera aussi la présence de Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), claviériste d’origine flamande, ayant peut-être séjourné à Venise auprès de Gabrieli. Le Duo Coloquintes insiste sur le goût de la complexité voire l’excentricité du compositeur, capable d’allier l’originalité fantasque à des affects profonds. On admirera en particulier la Praeludium Toccata aux accents hivernaux et mélancoliques, qui étonnamment ne sont pas sans évoquer la bien plus tardive Pathétique de Beethoven.
Sweelinck marque pour la musique néerlandaise une césure entre la musique de la Renaissance et le Baroque et dont la renommée explique sa présence dans le fameux Fitzwilliam Virginal Book. Est-il besoin de rappeler que le virginal fut largement adopté dans les intérieurs de la bourgeoisie urbaine des villes flamandes, au point que plusieurs manuscrits de pièces sont connues, en particulier le manuscrit Susanne van Soldt conservé à la British Library, principal manuscrit d’œuvres pour clavier d’avant Sweelinck et regroupant une petite vingtaine de pièces, le plus souvent adaptations d’airs populaires et dansant, tels que les quatre proposés à la fin de cet enregistrement, anonymes. Nous retiendrons outre une Brande champanje, une très joyeuse et dansante pièce finale, aussi dépourvue de titre que d’auteur.
Saluons donc un disque tout en équilibre et en complicité de la part du Duo Coloquintes, qui démontre que ces pièces pour virginal pour la plupart issues du premier baroque anglais conservent une fois transcrites toute leur musicalité et leur pouvoir d’évocation !
Pierre-Damien HOUVILLE
Technique : enregistrement clair et précis, timbres rendus avec transparence.
[1] Dont les déclinaisons multiples avec variations techniques se retrouvent sur un large spectre temporel et géographique des régions méditerranéennes à l’Europe centrale.
[2] Mais également dans les régions flamandes, avec son proche cousin le muselaar, dont nous rappelons au passage qu’il fut un sujet d’inspiration récurent de Vermeer (1632-1675), qui lui consacra au moins trois tableaux répertoriés.
Étiquettes : Bull John, Byrd, Carwarden, Duo Coloquintes, Farnaby Giles, Heybourne, Hume Tobias, Jan-Pieterzsoon Sweelinck, Julien-Laferrière Alice, Morley Thomas, Munday, Muse : argent, Seulétoile, Vialle Mathilde Dernière modification: 4 août 2026
