
Shaked Bàr, mezzo-soprano
Enea Barock Orchestra
violon et direction Gabriele Pro
1 CD, enregistré en avril et décebre 2024 au Spazio Rosselini, Arion, 2026, 67′
Effectivement, la Ville éternelle est un anagramme : Amor Roma. Entre ce titre séduisant et la jaquette rappelant une baignade ensorceleuse dans la Fontaine de Trevi ou autre grotte symbolique, on ne peut qu’être tenté par cette sélection de cantates romaines qui propose outre le célèbre Il Desirio Amoroso de Haendel de véritables pépites – L’Angelica de Francesco Gasparini et Supplice et Lagrimante d’Antonio Lotti.
L’on se réjouissait cette promenade romaine au crépuscule, là où l’ombre des palais se mêle aux jeux des fontaines. Cet Amor Roma portait en lui la promesse d’un grand théâtre de chambre, celui d’une Ville éternelle vibrante de passions, y compris dans les salons nichés derrière les hautes façades aristocratiques.
Hélas, au lieu de cette Rome baroque toute de vermillon, l’auditeur se retrouve propulsé dans la sécheresse minérale du quartier EUR. Dès les premières mesures, l’accompagnement de l’Enea Barock Orchestra, sous la baguette de Gabriele Pro, déçoit par sa sécheresse, notamment les pupitres de cordes, et par ses articulations scolaires et essoufflées. L’orchestre sonne curieusement maigrelet, manquant de corps et de rondeur, à l’exception des excellentes cordes pincées (archiluths et guitare baroque). Le hautbois, pincé et acide, rappelle par sa verdeur l’époque des pionniers. De même la direction de Gabriele Pro, qui n’est pas sans rappeler I Musici, avance avec application mais sans enthousiasme, enchaînant sereinement les ritournelles, les airs, les récitatifs avec une égalité de ton lénifiante. On cherchera donc sur la scène la texture chatoyante que réclame ce répertoire transalpin, certes de chambre, mais d’un dramatisme intense.
Malheureusement la prestation de la mezzo-soprano / soprano Shaked Bàr vient confirmer ce sentiment d’inachevé. L’artiste semble manifestement mal à l’aise dans ce répertoire trop chambriste et aux airs trop minimalistes, où la ductilité vocale prime sur l’émission. Le timbre est soyeux dans le medium, mais les aigus sont tendus, les mélismes hasardeux. La chanteuse semble corsetée, qu’il s’agisse des récitatifs comme des ornements et ne parvient pas toujours guère à s’approprier les brefs air et à laisser la ligne mélodique s’envoler avec liberté. La diction italienne (les consonnes et certains accents) laisse également à désirer.
Il y a cependant de beaux moments, malgré un clavecin trop présent : effluves et gracieux violons du “Tende franche a voi ritorno” de Gasparini (mais il y a des respirations hachées malvenues), ou encore le sémillant et très célèbre “Lascia omai le brune vele” handélien qui souffre d’un manque de cordes, et d’une battue hachée mais où la chanteuse se montre plus détendue et fluide et donne la réplique à une flûte pêchue. Mais il y aussi des entre-deux dénotant une direction insuffisamment tranchée : entre timidité hésitante de l’intime et l’espièglerie, le “Qui legò con vari nodi” de l’Angelica ne sait pas choisir et des fluctuations gonflées de la ligne, des mélismes en turbulences inutiles desservent le propos qui appelait à davantage de simplicité charmeuse.
Au final, si Amor Roma se détache des parutions par son louable travail de défrichement musicologique et par les œuvres rares et inspirée de Gasparini et Lotti, l’exécution, malgré l’évidente motivation des musiciens et leur amour de ce répertoire, pèche par une verdeur instrumentale et une incarnation vocale trop fragile. En attendant un essai plus abouti.
Viet-Linh Nguyen
Technique : prise de son manquant de liant et d’homogénéité.
Étiquettes : Arion, Bàr Shaked, Enea Barock Orchestra, Gasparini Francesco, Haendel, Lotti, Muse : airain, Pro Gabriele Dernière modification: 8 septembre 2026
