Rédigé par 12 h 56 min CDs & DVDs, Critiques

At the Zoo (Bestiario, Les Impertinences – La mà de guido)

Impertinences Bestiario

« Le roi de France est le roi des bêtes, car en quelque chose qu’il commande, il est obéi aussitôt comme l’homme l’est des bêtes. » (Maximilien Ier, op. cit. in G. Duby, Histoire de la France de 1348 à 1852)

Impertinences Bestiario

“Bestiario”
Œuvres de Biber, Du Mont, Farina, Frescobaldi, Kempis, Uccellini

Henry Du Mont, Pavane XIX des Meslanges II, III, IV et V parties avec basse continue
Marco Uccellini, L’Emenfrodito, aria nona, op.3
Girolamo Frescobaldi, Canzona terza a due bassi e canto
Henry Du Mont, Prélude XIV des Meslanges à II, III, IV et V parties avec la basse continue

Henry Du Mont, Prélude XVIII des Meslanges à II, III, IV et V parties avec la basse continue
Girolamo Frescobaldi, Canzona vigesimaquarta detta la Nobile a due bassi a canto
Nicolaus à Kempis, Symphonie n°7, op.3, Libro Primo

Carlo Farina, Capriccio Stravagante à 4
Henry du Mont, Prélude XII des Meslanges a II, III, IV et V parties avec la basse continue

Heinrich Ignaz Franz von Biber, Harmonica Artificioso-Ariosa, Partita III, C.64 Preludio/Allemande/Amener/Balletto/Giga/Ciaccona

Ensemble Impertinences :
Florencia Romero, violon
Gabriel Canneva, alto
Emma Vignier, violoncelle, basse de violon
Ulises Pineda, viole de gambe
Luis Eduardo Lopez Corredor, théorbe
Sergio Valdeos, guitare
Dario Tamayo, clavecin
Cali Flores, percussions

Pablo Agudo Lopez, violon et direction artistique

1 CD digipack, La mà de guido 2026, 55′, disponible ici.

Il y a de l’impertinence chez Les Impertinents, assurément. Mais on ressent encore plus de la fougue, une fougue juvénile, portée par une énergie communicative, par une folle envie de s’emparer d’un répertoire du dix-septième siècle en le bousculant. Ce n’est pas une provocation, ni une plaisanterie, encore moins un caprice, mais plutôt une volonté de transgression, de dépassement des habitudes, de recherche de sonorités nouvelles. Alors, partisans des chemins balisés, de l’équilibre apaisé et de l’immuabilité des choses, passez votre chemin ! Aventuriers, défricheurs, au risque de quelques coups de roulis, plongez-vous dans ce premier enregistrement de l’ensemble Les Impertinences, revisitant dans un même embrassement voire embrasement le seicento transalpin et l’œuvre puissante de Henry Du Mont.

Ils sont cinq “Powers Rangers”, comme ils se définissent eux-mêmes, plus jeunes que leurs super héros de référence, originaires pour la plupart d’Amérique latine. Ils sont bien décidés à insuffler avec la collaboration de quelques comparses un allant débridé à un répertoire le plus souvent marqué par une certaine solennité, du moins concernant Henry Du Mont (1610-1684), véritable fil conducteur de ce disque. Leur orchestre possède déjà d’une signature sonore : on distinguera parmi les musiciens la part belle octroyée aux deux basses d’archet, qui s’émancipent de la basse continue harmonique sur l’adaptation de plusieurs des pièces jouées. Les Impertinences se caractérisent également par un son très reconnaissable, ouvertement revendiqué comme « sauvage », faisant souvent fi de la tempérance au profit du débordement, privilégiant une certaine agressivité, un excitation de montagnes russes, au détriment du respect de la cadence ou de l’hédonisme musical.

On admirera une jubilation permanente, une approche charnelle et texturée, occasionnant quelques frissons épidermiques, renforcée par une captation de très très près des cordes. Le jeune ensemble – actuellement en résidence à la Cité Bleue de Genève et repéré notamment par Leonardo Garcia Alarcon et Mariana Flores – se délecte dans l’extravagance (le Capricio Stravagante de Carlo Farina par exemple), mais sait aussi s’aventurer dans un répertoire requérant une introspection intense comme dans des les pièces, mêmes profanes, d’Henry Du Mont. Mais même là, la caresse de nos téméraires musiciens a parfois le caractère revigorant du gant de crin.

On saluera qu’un si jeune ensemble choisisse Henry Du Mont comme fil conducteur de son premier disque et s’intéresse à la partie profane de son répertoire, moins connue que ses motets, d’autant qu’elle est en partie perdue. Les extraits des Meslanges à II, III IV et V parties parsèment l’album, de l’initiale Pavane XIX ou cordes et clavecin rivalisent d’extraversion au point de nous laisser quelque peu ébouriffés, presque surpris de retrouver sous la verve instrumentale la tonalité sacrée dont ne se dépare le compositeur, même dans un genre tout autre, laissant transparaître en filigrane son sens de l’étagement, sa précision rythmique et un art admirable du contrepoint.

En revanche, readaptée pour convenir à la vision de l’ensemble, la musique d’Henry Du Mont se pare d’une vivacité multicolore, révèle une modernité pop discutable, qui vient couronner la structure musicale rigoureuse. Le bref Prélude XIV, le Prélude XII et avec encore plus de sagacité le Prélude XVIII, ponctuant les plages de l’album, sont autant de respirations au milieu de pages plus sanguines, et parfois carrément acides.

C’est faire preuve d’éclectisme que d’associer Henry Du Mont à quelques illustres italiens comme Marco Uccellini (1603-1680) ou Girolamo Frescobaldi (1583-1643). L’Aria n°9 de son troisième Opus publié à Venise en 1642 l’Emenfrodito est un bel exemple d’un répertoire explorant les capacités émergentes du violon, notamment dans ce qu’il peut avoir de pouvoir imitateur des animaux de la nature, et plus particulièrement dans cette pièce charmante, du chant de la poule et du coucou. On ne peut donc que regretter que la virtuosité initiale du violon de Pablo Lopez Agudo se perde ensuite dans une mélopée et laisse entendre une sécheresse certaine et un manque de relief nuisant au caractère profondément humoristique de ce classique. La pièce caquète, au sens propre dans la partition, aussi au sens figuré dans l’interprétation. L’on pourra se réfugier avec plus de soulagement chez Frescobaldi et sa Canzona terza a due bassi e canto, plus apaisée, faisant preuve d’un entrain léger, presque aérien, lors de laquelle les musiciens font la démonstration d’une belle homogénéité, du clavecin de Dario Tamayo à la très souveraine basse de violon d’Emma Vignier. Preuve de la versatilité de l’ensemble, la Canzona vigesimaquarta detta la nobile s’avère davantage maitrisée et tenue, dévoilant la richesse mélodique d’une école italienne qui pour être encore émergeante n’en est pas moins rayonnante, marquant de son empreinte l’une des plus belles périodes de la musique italienne. On notera d’ailleurs que ces deux œuvres très réussies sont explicitement composées pour deux basses d’archets, un instrument que le groupe affectionne.

Niveau bestiaire, nous avons déjà évoqué Uccellini, Les Impertinences musardent aussi du côté de Carlo Farina (1600-1639), mantouan finalement expatrié à Vienne après quelques détours par les régions germaniques et en cela ayant passé sa (courte) existence au cœur du paysage violonistique pré-bachien, qu’il contribua largement à façonner, s’illustrant comme l’un des premiers virtuoses de l’instrument. Pour preuve ce classique Capriccio Stravagante (1627) tenant une place si importante dans ce premier album que l’on pourrait presque penser que ce fut le point de naissance de la formation. Si les effets d’imitation de la pièce sont connus, notamment des miaulements de chats, soulignons que ce passage est loin d’être le seul intérêt de cette pièce majeure du violon virtuose faisant aussi la part belle en contrepoints aux aboiements de chiens et à de nombreuses expérimentations techniques, du glissando au pizzicato en passant par les doubles cordes. L’ensemble Impertinences s’empare de la partition avec un sens inné de la théâtralité.

Enfin du du côté de l’Europe centrale, on retrouve avec plaisir les noms incontournables de Schmelzer (1623-1680) et Biber (1644-1704), notamment en fin de programme l’Harmonica Artificioso-Ariosa, Partita III de ce dernier, se déclinant en une belle suite de mouvements de danse agréablement repris. Pour ce final, Les Impertinences s’amusent à laisser livre court à quelques digressions sonores propres à leurs origines latino-américaines, soulignant le travail aux percussions de Cali Flores et à la guitare de Sergio Valdeos pour quelques arrangements certes impertinents, mais joliment pensés.

Signalons également la présence sur ce disque d’une curiosité, la Symphonia 7 op.3 de Nicolaus à Kempis (1600-1676), compositeur aux origines obscures (peut-être le nord de l’Italie), surtout actif à Bruxelles et Anvers. Introduisant les techniques italiennes de violon dans les Pays-Bas méridionaux, sa Symphonia 7 propose des lignes mélodiques élégiaques, très claires, soutenues par un continuo de clavecin structuré, avant que le compositeur ne s’offre quelques détours vers des contrées à la fois plus mélancoliques, le tout avec une brièveté un peu frustrante. Malgré le talent des interprètes on a l’impression que la Symphonia n’ose pas déployer ses lignes, développer suffisamment des thèmes révélant pourtant une belle maturité dans la composition.

En définitive, voici un premier disque qui conjugue l’allant de la jeunesse à l’audace de l’interprétation. Cette verve musicale risque de décontenancer l’auditeur, car ce vent nouveau prend parfois des allures d’ouragan !

 

 

                                                                                              Pierre-Damien HOUVILLE

Technique : captation proche et très charnelle, souvent déséquilibrée mais d’une spontaneité intéressante.

Étiquettes : , , , , , , , , Dernière modification: 1 juin 2026
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