Rédigé par 12 h 36 min Concerts, Critiques

Tournez Manège (Chevauchée Baroque, Pages du CMBV, Académie Equestre de Versailles – Grande Ecurie du Château de Versailles, 20 mai 2026)

Lourde Fronton P Victor enlarged

Lourde Fronton P Victor xFaçade de la Grande Ecurie © Pascal Victor/site officiel de l’Académie Equestre de Versailles

“Chevauchée Baroque
Le motet français, éclat et mouvement”

Nicolas Bernier (1664-1734)
Laudate Dominum
Ornate Aras
Ad dapes salutis

Les Pages du Centre de musique baroque de Versailles

Viole : Maxime Calmon*
Violoncelle : Pierre Montazeau*
Théorbe : Gonçalo Cordeiro*
Orgue: Apolline Khou

*Étudiants instrumentistes du CRR de Versailles Grand Parc

Direction musicale : Clément Buonomo

Chorégraphie : Thierry Thieû Niang
Coordination : Laure Guillaume et Nina Moulin-Krumb
Ecuyères de l’Académie équestre de Versaille : Laure Guillaume (écuyère en chef), Dounia Kazzoul, Nina Moulin-Krumb, Léonie Remy, Mathilde Urban, Prisca Alberti, Margot Cahusac, Léa Fournois, Emma Nodon, Lucille Rolland

Coproduction du Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV) | Académie équestre de Versailles

Manège de la Grande Ecurie du Château de Versailles, mercredi 20 mai 2026

Il arrive que la musique change d’écrin, quitte sa chrysalide pour investir des lieux a priori étrangers, comme pour mieux y renaître. Et quand le lieu d’accueil se trouve être le manège de la Grande Ecurie du Château de Versailles, la promesse est d’envergure. Le Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV) se lie le temps de quelques représentations avec l’Académie Equestre de Versailles, occupante des lieux, pour proposer un spectacle mêlant intimement représentation musicale et art du dressage équestre.

Et n’imaginons pas d’emblée le faste des œuvres et des instruments habituellement associés à la musique martiale de la Grande Ecurie, ce sont bien les plus intimes et délicats motets de Nicolas Bernier (1664-1734) qui sont au programme, interprétés par les jeunes Pages du Centre de musique baroque de Versailles, mêlés au sens propre aux montures des écuyères de l’Académie équestre.

Ce fut une représentation brève et dense (un peu plus d’une heure), hybridation entre concert et spectacle musical, tenant de bout en bout toutes ses promesses, celle d’investir un lieu initialement non dévolu à la musique, celui de l’imposant manège de la Grande Ecurie, imposant un volume cathédral, une noirceur d’antre tempérée par les imposants miroirs placés de chaque côté lors de la rénovation du lieu par l’architecte Patrick Buchain il une vingtaine d’années de cela, ainsi que par les lustres contemporains et ronds ornant le plafond. Avec ses murs de pierre de taille, ses portes monumentales, le bâtiment, œuvre de Jules Hardouin-Mansart vaut à lui seul le déplacement, rare exemple de classicisme architectural à la française consacré au domaine équestre[1]. Les gradins en bois, avec balcons d’où peuvent évoluer une partie des chanteurs participent au charme du lieu, accueillant en temps habituels les spectacles de l’Académie équestre dirigée par Bartabas depuis 2003. Ce lieu dégage une aura certaine, à la fois manège et salle, à admirer en complément de l’imposante colonnade en hémicycle extérieure, autre merveille architecturale du corps de bâtiment.

Les Pages[2] du CMBV s’attachent ce soir à faire revivre une partie des motets de Nicolas Bernier (1664-1734), compositeur de nos jours un peu délaissé (malgré un récent duel Bernier / Campra chez Alpha), mais dont l’importance de la renommée de son vivant est à mesurer à l’aune d’une carrière le voyant succéder en 1704 à Marc-Antoine Charpentier comme Maître de musique de la Sainte-Chapelle, évoluant alors dans l’entourage de Philippe d’Orléans, avant de se voir confier en 1723 l’éducation des pages de la Chapelle Royale à la suite de Michel-Richard de Lalande, fonction qu’il occupera jusqu’en 1733, un an avant son décès, composant pour ses jeunes élèves nombre de motets, dont quelques-uns constituent la programmation de la représentation du jour. Si des sources en faisant un élève d’Antonio Caldara (1670-1736) lors d’un hypothétique séjour en Italie semblent bien peu argumentées, il est en revanche certain qu’il épousa en 1712 Marie-Catherine Marais, fille de Marin Marais.

Manège vide xManège éclairé © site officiel de l’Académie Equestre de Versailles

C’est bien entre éclat et mouvement que se situe cette représentation de motets de Nicolas Bernier. Eclat de la musique tout d’abord, tant celle-ci apparaît d’une imparable maîtrise, subtile dans son écriture, admirable dans un équilibre contrapuntique jouant de toutes les variations possibles de l’étagement des voix. Différents registres vocaux très subtilement mis en relief par le chœur des Pages, homogènes, précis, d’une grande finesse vocale dans ces partitions héritages à la fois de la tradition chorale d’un Henry du Mont (1610-1684) et des sonorités italianisantes d’un Johann Adolf Hasse (1699-1783), qui bien que non originaire de la péninsule composa quelques-unes des plus belles pages, notamment pour solistes, du genre.

Une telle maîtrise rythmique constitue l’une des signatures de Bernier, toujours en équilibre, et évitant tout à la fois l’excès de solennité pesante et l’emballement débridé, délivrant des partitions à la fois sensibles quoique légères. Son Ornate Aras initial constitue déjà une belle démonstration de cette maîtrise, encore plus développée dans le Ad Dapes, dans lequel la maîtrise rythmique se conjugue à une variation des registres plus affirmées, avant que le Laudate Dominum, plus porté vers d’exultation divine ne vienne de distinguer en véritable point d’orgue d’une composition d’un Nicolas Bernier trop rarement joué, encore plus rarement enregistré[3] et qui mériterait une salutaire remise en lumière, son art des mouvements fugués, très présent dans les œuvres exécutées ce soir, signant son style autant qu’ils apportent fluidité et modernité à sa partition.

Les voix chez Nicolas Bernier ne sont jamais statiques, se meuvent et évoluent, s’unissent, s’emplissent ou au contraire s’apaisent, se taisent pour mieux renaître, solistes ou en duo, et Les Pages du Centre de musique baroque de Versailles y font merveille. Les musiciens accompagnent, le plus souvent avec une agréable sobriété, ce discours élégant et inspiré, notamment la viole (Maxime Calmon) et violoncelle (Pierre Montazeau) qui apportent accompagnement et soulignement nécessaires à l’expressivité vocale des Pages.

Comme la musique de Nicolas Bernier se fait perpétuelle variation, reconnaissons que son association aux Ecuyères de l’Académie Equestre est des plus opportunes. Entrant par les grandes portes arrière du manège, dont le grincement est aussi prélude à l’entrée d’une lumière rayonnante dans cet espace sombre, les trois chevaux évoluent dans un premier temps à l’arrière du chœur et des musiciens, dessinant voltes, serpentines et autres cercles, où l’on appréciera ce que l’exercice réclame aussi de rythme, de cadence et de mise en espace en une chorégraphie souple signée Thierry Thieû Niang. Le dispositif initial s’étoffe au fil de la représentions, et de l’avant plan sur les choristes et arrière-plan avec les chevaux, nous culminons dans le Laudate dominum avec les chevaux entourant le chœur, qui se fait plus fluide, dans un réel entremêlement avec les chevaux. Des chevaux présents nous ne pourrons, à défaut d’être tout à fait renseignés sur le sujet, que souligner l’élégance du maintien, l’allure équine et altière, la beauté des robes et l’entretien des crinières, contribuant même pour le néophyte en la matière à faire de cette représentation un plaisir de tous les instants.

Ce regard croisé audacieux entre le Centre de Musique baroque de Versailles et l’Académie Equestre sur les œuvres de Nicolas Bernier s’entend aussi comme une collaboration entre deux institutions, en une création iconoclaste – faire entrer le petit motet de la chapelle au manège ! – qui apparaît finalement moins comme une provocation que comme une évidence, tant musique et art du dressage partagent la même rigueur, le même engagement dans les apprentissages et la même nécessaire passion pour atteindre l’excellence.

 

                                                           Pierre-Damien HOUVILLE

 

 

[1] Mentionnons malgré des différences notables les écuries du château de Chantilly et celles du château de Compiègne.

[2] Jeunes chanteurs scolarisés du CE1 à la Troisième, bénéficiant d’une scolarité à horaires aménagés en parallèle d’une formation musicale poussée et régulièrement présents sur les œuvres portées par le CMBV.

[3] Mis à part ses Leçons de Ténèbres du Premier, Deuxième et Troisième jours, plus courants.

Étiquettes : , , , , , , Dernière modification: 26 mai 2026
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