Rédigé par 19 h 32 min Concerts, Critiques

Haute couture (Bach, Cantates & concertos, Scheen, Fribourg, Hobbs, Arnould, Le Banquet Céleste – Oratoire du Louvre, 10 mars 2026)

marine rouge ola renska

Marine Fribourg © Renska / Mediaweavers, site officiel de l’artiste

Jean-Sébastien BACH (1685 – 1750)
Cantates et concertos

Cantate BWV 115 « Mache dich, mein Geist, bereit »
Concerto pour hautbois d’amour en La majeur BWV 1055 R
 “Ein neues Lied”. Suite instrumentale tirée de motets de Bach (transcription Antoine Touche)
Cantate BWV 85 « Ich bin ein guter hirt »

Céline Scheen, soprano
Marine Fribourg, alto
Thomas Hobbs, ténor
Benoît Arnould, basse

Le Banquet Céleste
Patrick Beaugiraud, hautbois & hautbois d’amour

Oratoire du Louvre, 10 mars 2026

« Divine machine à coudre », ainsi Colette qualifiait-elle Jean-Sébastien Bach[1]. L’auteur du Blé en Herbe ou de Claudine à l’école brocardait-elle l’ascétisme luthérien souvent associé à sa musique ou bien au contraire soulignait-elle sont art de l’association, de l’entremêlement et l’inventivité du contrepoint dans sa musique ? Il en est ainsi des meilleures sentences, révéler quelques tiroirs et autres sens cachés. Optons avantageusement pour la seconde formule en relevant qu’elle s’avère fort appropriée aux œuvres données ce soir par le Banquet Céleste avec la collaboration de quelques voix familières, au premier rang desquelles Céline Scheen.

Nous avions apprécié le Banquet Céleste chez Monteverdi ou Haendel. Rappelons que fondé par Damien Guillon, le Banquet Céleste est désormais porté en direction artistique collective, ce qui rend l’émulsion d’autant plus passionnante. Ici chez Bach, l’épure lui réussit tout aussi bien que les couleurs, tant leur interprétation conjugue de manière charmeuse lignes instrumentales et vocales, privilégiant des effectifs resserrés pour dégager une homogénéité et une harmonie vibrantes.

Banquet celeste group

© Site officiel du Banquet Céleste

Le programme de ce soir ne comptait pas parmi d’œuvres parmi les plus connues du grand Bach : deux cantates de Leipzig, des années 1724-25, agréablement ponctuées par un concerto pour hautbois d’amour du temps heureux de Köthen, et une transcription de motets. L’occasion de redécouvrir Bach bien loin de l’image d’austérité trop répandue depuis le XIXème siècle. Le Banquet Céleste, souple et souriant lui rend au contraire sa curiosité, celle d’un compositeur ouvert aux influences mélodiques et formes concertantes venues d’Italie, proposant une musique où la profondeur de la ferveur ne s’oppose jamais au plaisir, a priori plus simple, plus sensible et épidermique de la mélodie.

Cette facette de Jean-Sébastien Bach, de plus en plus mise en avant par de nombreuses réalisations autour du jeune Bach ou du Bach italianisant, permet de se réapproprier le matériau, et de s’autoriser spontanéité et prise de risque. Commençons par la pièce de transition entre les deux cantates du programme, ce Concerto pour Hautbois d’Amour en La majeur BWV 1055R dont la composition est placée vers 1721 par le musicologue Joachim Schulze, alors que Jean-Sébastien officie à Köthen à la cour du Prince Léopold d’Anhalt-Köthen, beau-frère du duc de Weimar. Il s’agit d’un concerto reprenant la structure italienne et déjà bien établie du genre, avec Allegro / Larghetto / Allegro ma non tanto et apparaissant dans un recueil manuscrit de 1738 sous la forme d’un concerto pour clavecin (en La majeur BWV 1055) dont la structuration des lignes mélodiques ont tôt fait penser aux musicologues  à une composition initiale pour hautbois d’amour. C’est cette version vraisemblablement initiale – enregistrée maintes fois –  qui est interprétée avec maîtrise, assurance et clarté posée par Patrick Beaugiraud, dont le hautbois d’amour emplit harmonieusement les voutes de l’Oratoire du Louvre. Le premier mouvement Allegro ravit par son caractère enjoué, très mélodieux, soulignant la fluidité et la souplesse permise par l’instrument, le hautbois d’amour réhaussant les lignes d’une éloquence teintée d’autorité et de charisme. Le second mouvement, une véritable sicilienne tout droit venue d’outre-Alpes se remarque par sa tonalité plus mélancolique, plus plaintive d’où se dégage une douce nostalgie mélodieuse, un souffle quelque peu suspendu relevant du questionnement, caractéristique de la profondeur de sentiments développée par Jean-Sébastien dans sa musique, jamais gratuitement guillerette et légère, toujours portée vers l’expression d’une sentimentalité plus introspective. Le troisième mouvement, plus joyeux, sans tomber dans un débridement disgracieux, se pare ici d’une majesté certaine, élégante sans être hautaine.

On sera moins réceptif à Ein Neues lied, suite instrumentale de transcription par Antoine Touche de lignes de motets, démontrant une fois de plus (mais une fois encore) que l’écriture très structurée de Bach est propice à des transcriptions techniques intéressant bien des musiciens, au risque que cet exercice se révèle un peu vain en termes de charge émotive pour la partition en résultant. Mais avec ces airs de concerto grosso assumé cette courte pièce se révèle fort plaisante, à défaut d’être autre chose qu’une charmante curiosité.

Plus intéressantes se révèlent les deux cantates proposées, propices tant à la démonstration de la maîtrise de composition de leur auteur qu’à celle interprétative des musiciens et chanteurs réunis ce soir. C’est le cas notamment de la première d’entre elles, la Cantate Mache dich, mein Geist, bereit, BWV 115 (Prépare-toi, mon âme) donnée pour la première fois le 5 novembre 1724 et évoquant la parabole de l’intendant malhonnête dans l’Evangile selon Saint Matthieu. D’un hymne initial de Johann Burchard Freystein écrit en 1695, Bach compose une cantate resserrée en six plages musicales (contre dix strophes dans le texte de source), narrant la parabole d’un roi magnanime envers un obligé, qui en revanche se montre un créancier cruel et inflexible envers l’un de ses débiteurs. De cette œuvre en six moments intenses, nous saluerons la maîtrise chorale du Banquet Céleste, particulièrement remarquable dans le chant initial “Mache dich, mein Geist, bereit”, tissant une structure complexe entre les voix, avec la trame mélodique tenue par la voix de soprane de Céline Scheen, à laquelle s’agrège les autres voix en contrepoint et en commentaire du texte, alors que les parties instrumentales (hautbois d’amour, flûte et cordes) structurent et soulignent la vocalité du chant avec un sens aigu de l’équilibre, du relief et de la couleur. Les musiciens nous livrent un Bach à la fois lumineux et riche, remarquable par sa qualité et complexité harmoniques.

C’est une lecture qui privilégie une luxuriance apaisée, et les airs solistes, que ce soit le “Ach schläfrige Seele” confié à l’alto introspectif de Marine Fribourg, apte à faire rayonner une certaine gravité, ou l’éclat serein du “Bete aber auch dabei”, magnifié par la ferveur communicative de Céline Sheen, rayonnante, sublimé par un traverso, fluide, délicieusement boisé.

Autre cantate, et nouvelle facette du compositeur avec la BWV 85 Ich bin ein guter Hirt pourtant donné seulement quelques mois après la première du programme, le 15 avril 1725. Sur un livret resté anonyme et tiré de l’Evangile de Saint Jean, Bach compose une œuvre d’une grande simplicité narrative, parabole du bon pasteur gardien de son troupeau et plus axé sur la mise en majesté des voix masculines. C’est la belle voix de basse de Benoît Arnould qui ouvre l’œuvre, déployant un large spectre tendant vers le baryton-basse avec le “Ich bin ein guter Hirt”, là encore porté le hautbois aux tonalités pastorales, pour un air qui ne renie rien de ses influences italiennes, axé sur une beauté mélodique immédiatement palpable, évidente. Lui répond en contraste la voix d’alto pour un “Jesus ist ein guter Hirt” que le Banquet Céleste dépeint dans une veine plus tendue, centrée sur les cordes, plus lourde dans son instrumentation, soulignant le destin sacrificiel du Christ. Les musiciens aborde cette cantate de manière plus démonstrative, plus maniériste : le message davantage asséné, plus limpide, comme dans le bel air pour ténor “Seht, was die Libe tut”, porté par la voix flegmatique de Thomas Hobbs, avant un choral final.

Jesus Maria oratoriens

Clef de voûte de l’abside de l’Oratoire du Louvre, avec la devise de la Société de l’Oratoire de Jésus et de Marie – Source : Wikimedia Commons

Avec ce nouveau programme Le Banquet Céleste nous invite à redécouvrir un Bach pour qui la composition se veut perpétuelle émulation, nourrie des influences les plus fécondes, et notamment de la musique italienne. De ce programme découle un enregistrement paru chez Alpha, dont le compte-rendu sera à retrouver prochainement dans nos pages et dont les œuvres sont pour partie différentes.

 

 Pierre-Damien HOUVILLE

 

[1] Du moins si l’on en croît une opinion largement répandue et relayée. Les lecteurs attentifs de l’Histoire de la Musique de Lucien Rebatet (1969) relèveront que ce dernier attribue la formule à un musicologue antérieur. De même Colette a-t-elle pu être inspirée par l’existence d’une ancienne marque de machines à coudre opportunément dénommée Bach & Winter, basée à Limbach (Saxe).

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