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Le duel des versions : Les Nations de François Couperin (Leonhardt, Savall, les Ombres, Reyne, Rousset)

Nous continuons avec nos tournois discographiques, cette fois-ci avec Les Nations de François Couperin. Le recueil en fut publié en 1726, mais les Sonades introductives autonomes étaient plus anciennes et sa Françoise n’est autre que La Pucelle de jeunesse composée trente ans plus tôt soi-disant dans un style corellien et alors présentée sous un nom d’emprunt !

Nous continuons avec nos tournois discographiques, cette fois-ci avec Les Nations de François Couperin. Le recueil en fut publié en 1726, mais les “Sonades” introductives autonomes étaient plus anciennes, et par exemple La Françoise n’est autre que La Pucelle de jeunesse composée trente ans plus tôt, soi-disant dans un style corellien et alors présentée sous un nom d’emprunt italien ! Certes c’est un Couperin au langage parfois italianisant (notamment la structure des sonates, l’écriture en trio), mais dont l’élégance mélodique est toute française, et l’adjonction des mouvements de danses des Suites les lie encore davantage à ce côté-ci des Alpes malgré le souhait de Couperin de célébrer les “Goûts réunis” français et italiens, ce qu’illustre même le néologisme de “sonade”, croisement francisé de la sonata italienne, et des sérénades ou ballades françaises.

Comme le remarquerons sans nul doute des lecteurs avertis, la présente discographie n’est pas totalement exhaustive (nous avons par exemple omis le Kuijken ensemble (Accent  – non écouté) et le Purcell Quartet (Chandos) assez terne et oubliable il faut le confesser), mais elle couvre les principales parutions de ces 70 dernières années.

Couperin, Les Nations

1965. A Hambourg, le “Quadro Amsterdam” (Teldec), appellation à la brève longévité (mais qui regroupe rien moins que Frans Brüggen, Frank Vester, Gustav et Marie Leonhardt,  Jaap Schröder et Anner Bylsma) enregistre chez Teldec les Nations. Il s’agit du premier enregistrement intégral sur instrument d’époque. Comme pour son Hotteterre, hélas, l’approche souffre de deux travers : le premier, une prééminence trop marquée de la flûte à bec, qui ne permet pas de jouer sur les textures des parties de dessus et vire à la monotonie. Le second, une battue trop régulière, qui renforce l’impression d’exercices laborieux et ne rend guère justice au vocabulaire en demi-teinte et pudique de Couperin le Grand. C’est hors-sujet, mais on préfèrera de loin les enregistrements des années 70 des frères Kuijken des trois autres “Sonades” (La Sultane, La Superbe et La Steinquerque) qui hélas n’ont pas enregistrés les Nations, mais investirent tous les Concerts Royaux, Goûts réunis et Apothéoses (Sony Séon). Ici le défrichage est pionnier mais diablement scolaire.

1983. Hesperion XX (Astrée / Alia Vox) frappe très fort, ou plutôt très doucement, s’imposant par la poésie rêveuse de l’évidence. C’est un enregistrement fétiche et mythique, réédité (et inutilement remasterisé) récemment, où les Quatre Ordres s’avèrent irrésistibles de chaleur, d’humanité, de causerie éloquente. Certains esprits chagrins reprocheront à Jordi Savall un manque de variété dans les tempi, un moelleux presque tendre ne virant jamais à la mièvrerie. Nous continuons d’y voir l’incarnation du Beau, et les interprètes (Monica Huggett, Chiara Banchini aux violons, le Maître à la viole, Ton Koopman au clavecin… ils ne sont que 9 mais quel son et quelle ampleur !) inspirés et complices sont en totale osmose. C’est un véritable état de grâce avec lequel Savall-même ne pourra renouer dans ses Concerts Royaux plus tardifs de 2004 (Aliax Vox), plus maniérés. Dès les premières notes de la Françoise, magnifiquement étirées, la splendeur sonore moirée, l’ambiguïté du propos oscillant entre désespoir et sensualité, le bref changement d’atmosphère aux accords presque dansants qui suit glissant du Gravement au Gayement, entraînent l’auditeur dans un tourbillon émerveillé d’émotions et d’affects, tandis que les constantes combinaisons et reconfigurations de textures, la variété de ton, constante sans pour autant être erratique, sont autant de motifs d’émerveillement et de plénitude amnésique. Et l’on ne saurait trop louer les entrelacs débordants et lumineux des violons, la majesté des hautbois, l’ampleur noble qui finit par se dégager de l’édifice, quasi hypnotique. Voici l’un de ces enregistrements que l’on place sur le tourne-disque en se disant que l’on va en écouter un extrait, avant de se retrouver 109 minutes plus tard à regretter que la Piémontoise s’achève. Incontournable et insurpassé.

1983 aussi. Pourtant il y a un monde par rapport à Savall chez Musica Antiqua Köln et cette captation lorgne sur le monde d’avant et tire sa maladresse expérimentale des tâtonnements des années 70 : le violon de Reinhard Goebel inflige un son aigre et geignard, avec des défauts d’intonation, un phrasé poussif (les fins de phrases assénées, l’absence de legato). La viole de Jaap ter Linden est aux abonnés absents, le clavecin de Henk Bouman tamponne mécaniquement. Les articulations sont saccadées, la ligne mélodique constamment rompue dans ce va-et-vient en dents de scie où de temps à autre surnagent des ornements laborieux. Si l’on ajoute une absence de travail sur la variété des textures, l’absence totale de basson ou hautbois, des tempi vifs et uniformes, l’on aboutira à un résultat dont le qualificatif demeurera sous le boisseau. 

2004 (parution du coffret de l’intégrale de la musique de chambre de Couperin en 2006). Musica ad Rhenum (Brilliant Classics) nous livre un Couperin bouillonnant, fougueux, virtuose, coloré. Etrangement sanguin et festif. On admire les combinaisons de timbres ; on déplore un violon aigre, des attaques d’une fermeté presque brutale, des articulations carrées, et en général une course à l’abîme bien éloignée de l’idée de modération pudique du Grand Couperin. Les Nations vues par Jed Wentz le chef et flûtiste, c’est surtout une parade Impériale, qui ne retient de l’Italie que la virtuosité, et de la France une pompe raide que le clavecin bavard et braillard de Michael Borgstede (qui a également sévit dans une intégrale des Pièces de clavecin) n’arrange guère. A tenter à doses homéopathiques. 

2012. Nous aimons fort Les Ombres (Ambronay éditions), l’une des jeunes pépites de notre firmament baroque. Et Elles nous convient à un Couperin intimiste et mesuré aux timbres opulents et charnus, croquant à pleines dents cette partition avec une spontanéité et un abandon remarquables. Voyage d’une tendresse perlée – (traverso et luth magiques), qui dans les mouvements lents confine au spleen stratosphérique, revigorant dans les mouvements vifs gracieux mais plus convenus, même si l’Espagnole qui manque de caractère en dépit de l’instrumentarium varié rassemblant 14 musiciens ce qui permet de nombreuses combinaisons. L’ensemble est toutefois d’une très très belle tenue, mais s’avère quelque peu inégal, avec de temps à autre des baisses d’inspiration et des passages à vide moins personnels, où le discours devient plus convenu, laissant entrevoir un Couperin qui se retrouve à jouer à l’arrière-plan derrière un parterre de courtisans plus occupés à miser au trictrac qu’à en goûter les délices. S’il n’y avait pas Savall – même en comptant ce dernier – c’est l’une de nos versions favorites.

2018. La Simphonie du Marais. Fidèle à lui-même et à sa facétie didactique, Hugo Reyne a concocté un étrange programme où il interviewe… François Couperin dans le livret ! Il regroupe les 7 sonades initiales – sans les mouvements des suites – (La Françoise, l’Espagnole, l’Impériale et la Piémontoise des Nations auxquelles il ajoute La Sultane, La Superbe et une belliqueuse Steinquerque) en un seul CD hélas, là il en aurait fallu deux pour les seules Nations dans leur intégralité. On pardonnera donc les coupes par la volonté assumée (et un réalisme économique ?) de retrouver uniquement les sonates en trio du compositeur, sans les ajouts ultérieurs. Enregistrement peu léché, peu remarqué à sa sortie, mais généreux, malgré des effectifs restreints (8) et une approche souvent chambriste voire minimaliste qui lorgne plus sur le trio que sur la vision orchestrale. Certes, les musiciens ne se font pas remarquer ni pour leur précision, ni la transparence des parties, en particulier des violons peu inspirés. Mais, un peu “à la Malgoire”, la mayonnaise prend peu à peu, insidieusement, grâce au mélange très français des timbres, au naturel audacieux et parfois brouillon de la Simphonie, à sa bonhomie souriante et détendue, aux combinaisons changeantes de timbres des instruments de dessus (ah, ces hautbois et basson grainés, ou ce dialogue entre flûte et violon). C’est un enregistrement étrange, touchant, qui donne l’impression d’avoir surpris la Simphonie au pied du lit, insuffisamment préparée, mais où le talent de chacun, un dialogue complice, surmontent les périls avec une audace quasi-improvisée malgré des articulations un peu trop pointées, et une fusion inégale des musiciens. 

2019. Christophe Rousset s’attaque aux Nations. Tout l’inverse d’Hugo Reyne : tout ici est parfaitement à sa place et les Talens Lyriques font preuve d’une précision des attaques, d’une lisibilité de la ligne et d’une familiarité dans les ornements tout à fait recommandables. Les tempi sont enlevés sans être pressés, les jeux d’ombres et de lumières et changement d’épaisseur sonore fréquents, y compris au sein de même mouvements, créant des effets d’échos ou d’opposition entre masse “orchestrale” et échappées solistes, un peu à la manière d’un concerto grosso, les danses sont dansantes. Christophe Rousset imprime sa force et son dynamisme à une lecture très convaincue, d’une élégance racée, parfois marmoréenne. D’où vient cependant qu’on lorgne irrémédiablement vers les rivages de Savall ou des Ombres ? Il manque à ce Couperin les hésitations et les respirations, la tendresse, la discrétion, la retenue du battement de cils de la débutante. Assertive et fière, cette femme fatale impressionne par sa tenue, et fait ensuite fuir par son arrogante prestance. Un Couperin plus curial, précieux et vigoureux, d’une précision de poliorcète, et qui ravira les fans du Marquis de Louvois.

 

Viet-Linh NGUYEN

Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , Last modified: 1 décembre 2020
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