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En attendant Bach, Quatre cordes en vibration (Odile Edouard, Bach, Baltzar, Matteis, Westhoff, Biber… – La Matrice)

La collection de l’oreille
Odile Edouard présente : En attendant J. Sebastian Bach
“Quatre cordes en vibration”

T. Baltzar : Suite pour violon seul
N. Matteis : Passagio rotto e fantasia
H. Von Biber : Passaglia
J-P Westhoff : 4ème Suite pour violon seul
J. J. Vilsmayr : 6ème Partita pour violon seul
J. G. Pisendel : Sonate pour violon sans basse
G. P. Telemann : 7ème Fantaisie
J-S. Bach : Ciaconna

Odile Edouard, violon

1 livre-disque, les éditions de la Matrice, 72’05, à commander ici

Un regret tout d’abord. Celui que ce beau livre-disque gravitant autour du stylus phantasticus n’ait pas été publié par une maison de disques, à l’image des luxueuses réalisations de chez Ricercar, Glossa, Alia-Vox, et qu’Odile Edouard ait dû recourir à son auto publication. Il ne s’agit pas d’un disque comme un autre, sur ce répertoire autrefois rare et désormais si défriché des compositeurs germaniques autour de Salzbourg et de Kremsier, en Moravie, un répertoire de compositeurs violonistes virtuoses qu’Andrew Manze, Gunar Letzbor ont si bien défendu. Ce style fantastique, fait d’improvisation, de variations, de structures formelles très libres se définit en creux. Athanasius Kircher le décrit comme regroupant la composition instrumentale “la plus libre, et la moins contrainte (…) divisé[e] en ces formes qu’on appelle fantaisie, ricercar, toccata, sonate” (Musurgia universalis, 1650). Les pièces rassemblées, faisant appel à un jeu polyphonique très articulé, de nombreux arpèges et variations, des doubles cordes, aux contrastes constants et imprévus en font des pièces à la fois excitantes, redoutables techniquement et profondément personnelles, miroir de l’âme  de l’interprète. C’est donc avec une curiosité impatiente que nous nous sommes engouffrés dans ces confessions d’Odile Edouard.

Mais avant de parler musique, ouvrons cette couverture d’une sobriété marine, et découvrons ensemble la note d’intention de la violoniste, sans chercher à résumer l’ouvrage : C’est un petit in-12 un peu large , de 13 sur 17cm, sur papier ivoire épais, à l’encre brune, aux interlignes larges. Une sorte de gros livret, comme un programme de salle de concerts. La violoniste, qui rappelons-le est professeure au CNSM de Lyon depuis 1996, l’a conçu comme une petite brochure introductive pour ses étudiants. Elle s’y dévoile, en mots simples, rend compte de sa volonté de partage, de témoignage, encore plus importante suite au confinement, se livre sur le rôle transcendant de la musique, ce que sous-entend la recherche musicologique, son rapport intime à l’instrument et son ressenti du bois, des cordes… L’on évoque ensuite l’époque tourmentée, le contexte et la vie des compositeurs. Et enfin les deux instruments utilisés, les archets sélectionnés dont on regrettera qu’il n’y ait pas de photos de chacun des violons) et tout à la fin, la liste des œuvres pour violon seul, point d’orgue de cet échange. De cette lecture se dégage un sourire, comme si l’on avait un peu pénétré dans le salon de l’interprète, et échangé avec elle au coin du feu. La – trop grande – brièveté du livre donne irrésistiblement envie d’en découvrir davantage, de poursuivre la causerie. Les heureux étudiants pourront s’y lancer à bâtons rompus.

Côté musique, l’interprétation est à l’avenant du contenant : complexe et généreuse, sans prétention, d’une sincérité bienveillante, alternant des “tubes iconiques”, telles la Passacaille en sol mineur des Sonates du Rosaires de Biber ou la Chaconne de la 2nde Partita de Bach, avec d’autres compositions moins fameuses, mais tout aussi riche. Commençons par ces deux monstres, pour lesquels on ne compte plus les interprétations de référence. Chez Biber, la violoniste parvient à une superbe ligne polyphonique, lumineuse et souple, souvent jaillissante et pure, ne tombant jamais dans la démonstration de virtuosité, mais transmettant un son éminemment personnel, sérieux mais sans gravité décharnée, plus optimiste et mélodique que chez d’autres. Son violon de Marieke Bodart (copie d’un Jacob Stainer) confère grain et ampleur à la pièce, et Odile Edouard parvient à en tirer un monde de plus en plus flottant, que les hésitations planantes du dernier tiers rendent éminemment poétique.

La Chaconne de Bach, qui conclut le programme, nous a moins convaincu, par sa ductilité flexible, son allant, son élégance racée, son éloquence justement. Mais chacun a ses versions favorites d’un tel monument, et l’on avouera en rester aux déchirements de Nathan Milstein (1955 – EMI) ou au spleen en apesanteur de Monica Huggett (Virgin).

Avant cette apogée, tant d’autres pépites crissent sous l’archet, parmi lesquelles on relèvera le Passaggio de Matteis à l’inventivité étrange et aux changements tonaux troublants, une suite de Westhoff aux danses très intellectualisées, et où la prose ourlée du compositeur se trouve étonnamment lestée de gravité noble, un superbe Largo de Pisendel, pictural et nimbé de gaze que l’Aegidius Klotz de 1757 plus aigu et moins résonnant tire vers la plainte… Vous l’aurez compris, en partant au long de ce voyage musical savant à l’errance pleine de vie et d’émotions, il n’y a pas que le style de fantastique ; l’interprète l’est tout autant.

Viet-Linh Nguyen

Captation : excellente captation très texturée et naturelle, réalisée avec deux couples de micros, l’un tout proche du violon, l’autre plus éloigné. 

Étiquettes : , , , , , , , , , Last modified: 2 août 2021
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