Rédigé par 12 h 22 min Concerts, Critiques

Duettistes et duellistes (Lezhneva, Vistoli, Les Accents – Théâtre des Champs-Elysées, 10 mai 2023)

« Une pensée ennemie de la Paix,
A rendu vorace le temps fugace,
Et lui a donné sa faux en même temps que ses ailes,
Une autre pensée s’est élevée, volage,
Pour contrecarrer une tyrannie si sévère,
Et depuis le Temps n’est plus le Temps. »
Haendel, Il Trionfo del Tempo e del Disinganno

Julia Lezhneva – Cliché presse Naïve

Nicola Porpora (1686-1768)
Come Nave in mezzo all’onde, Air extrait de Siface

Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Chi scopre al mio penserio…Mi lusinga il dolce affetto, récitatif et air extraits d’Alcina
Sonata a 5 HWV 288

Bellissima Cleopatra… Caro! Bella !, récitatif et duo extraits de Giulio Cesare

Carl Heinrich Graun (1704-1759)
Senza di te, air extrait de Coriolano

Nicola Porpora
O di spietati Numi… Tu spietato non farai, récitatif et air extraits d’Ifigenia in Aulide

 Antonio Vivaldi (1678-1741)
Zeffiretti che sussurate, air extrait d’Ercole sul Termodonte

 Georg Friedrich Haendel
Un pensiero nemico di pace, air extrait d’Il Trionfo del Tempo e del Disinganno
Di speranza un bel raggio… Venti, turbini, récitatif et air extraits de Rinaldo
Non ti basto consorte… Io t’abraccio, récitatif et duo extraits de Rodelinda

 Antonio Vivaldi
Concerto pour violon et orchestre en mi bémol majeur op. 8 n° 5 RV 253 Tempesta di mare

Nicola Porpora
Alto Giove, air extrait de Polifemo

Carl Heinrich Graun
Mi paventi il figlio indegno, air extrait de Britannico

Julia Lezhneva, soprano
Carlo Vistoli, contre-ténor,

Les Accents
Thibault Noally, violon et direction

Récital donné au Théâtre des Champs Elysées, 10 mai 2023.

Duettistes et duellistes. Les compositions de l’Opera seria recèlent de ces moments d’exposition vocale où les artistes s’accomplissent et se dépassent dans une émulation joyeuse mais néanmoins teintée d’une bien réelle rivalité, chaque air étant, au-delà de l’occasion d’affirmer son propre talent, le moment de marquer sa spécificité sur l’entourage vocal. L’on aime en effet souvent peu que le soleil brille pour d’autres que soi. Il en fut des rivalités entre interprètes comme de celles entre compositeurs, chaque nouvelle dramaturgie étant l’occasion d’introduire quelques arias à même d’éprouver la virtuosité des chanteurs tout en soulignant son propre talent.

A ce jeu les talents de la soprane Julia Lezhneva et du contre-ténor Carlo Vistoli ne sont plus à démontrer, les deux interprètes comptant chacun une dizaine d’années de prestations au plus haut niveau, marquées par de prestigieuses collaborations, que ce soit le rôle de la Fragilité Humaine dans Le retour d’Ulysse dans sa patrie sous la baguette de John Eliot Gardiner (2017) pour Carlo Vistoli ou les interprétations régulièrement saluées de Julia Lezhneva des œuvres de Porpora ou Mozart. Les retrouver associés ce soir pour un récital de quelques-uns des airs les plus célèbres des opéras du premier XVIIIè siècle est en soi une promesse délicieuse, au-delà des limites intrinsèques du récital, offrant les airs en dehors du développement dramatique de l’œuvre dans son ensemble. A entendre quelques mélodieux bruissements dans la langue de Dante provenant les rangées feutrées du Théâtre des Champs Elysées avant le début du concert, nous aurions dû nous en douter. Les plus beaux moments de la soirée seraient consacrés à l’évocation des moments de virtuoses de l’opéra italien, à moins que les compatriotes de Carlo Vistoli n’aient fait leur patrie de l’avenue Montaigne.

C’est pourtant Julia Lezhneva, fine lame, qui ouvre le récital, parée d’une scintillante robe blanche et la voix déjà apprêtée, visiblement très à l’aise dans le vocalisant Come nave in Mezzo all’onde tiré du Siface de Nicola Porpora. Un air qui lui est familier et dans lequel sa voix chaude, ronde et marquée d’une juvénilité gracieuse fait merveille, captant d’emblée le public par une indéniable présence scénique, captivante de son regard bleuté, jetant au public quelques œillades pleines d’humour, tout en conservant une respiration tout à fait posée, développant une souplesse de voix légère et aérienne. Une entrée toute en élégance vocale qui recueille l’aval d’un public conquis dès ce premier air, narrant la comparaison entre son interprète et un navire victorieux. Les intonations, au rythme régulier d’une vague furent à leur création en 1725 déjà un grand succès, portées par la voix de Farinelli. Dans un air qui appelle l’excès, Julia Lezhneva nous gratifie d’une démonstration sans tapage qui n’en est que plus appréciable.

Carlo Vistoli – site officiel du TCE

Comme parant l’attaque, Carlo Vistoli nous emmène chez Haendel et entonne un Chi scopre al mio penserio…Mi lusinga il dolce affetto (Alcina) moins habité dans cet air plus introverti et épuré d’où transpire un certain désespoir. C’est d’ailleurs ce que lui reprocha Carestini à sa création, soulignant l’apparent manque de séduction de la composition. Si ce premier air souffre d’un certain académisme dans sa récitation, la voix de Carlo Vistoli, au timbre très émotif sans être affecté, se révèle propice à camper des rôles aux caractères affirmés. Doté d’une belle longueur de lignes vocales, il enchante rapidement par une scansion sans faille et délivre en suite de concert des airs dans lesquels sa voix s’épanouie à sa juste mesure, comme dans ce Venti, turbini prestate (Haendel, Rinaldo), particulièrement enlevé et virtuose, insufflant à cet air aux accents guerriers crée par Nicola Grimaldi (Nicolino) une gravité sombre du meilleur effet.

Si leurs airs sonnent comme des affirmations, il serait faux et même un peu honteux d’opposer dans ce récital Julia Lezhneva et Carlo Vistoli, malgré des airs d’entrée respectifs évoquant la rivalité entre Farinelli et Carestini. Duettistes, leurs voix savent aussi s’entremêler et s’épouser lors de moments au final assez concis dont le Non ti basto consorte… Io t’abraccio (Rodelinda, Haendel) constitue assurément le sommet, noblesse de cœur et maturité désenchantée des sentiments s’incarnant admirablement dans les entrelacements vocaux des deux interprètes, qui avec ce duo plongent la salle dans une respiration retenue, faisant de cette interprétation un moment en suspension, sublimant un air crée par Senesino (1686-1759) et Francesca Cuzzoni (1696-1778). N’en délaissons pas pour autant le joyeux et plein d’humour Bellissima Cléopatra…Caro Bella ! (Giulio Cesare, Haendel), air conclusif d’une œuvre où les destins contrariés finissent par se retrouver dans l’expression des sentiments exaltés. Charmeurs et mutins, les jeux vocaux et scéniques des deux solistes y font merveille.

A la tête des Accents, Thibault Noally dompte les partitions en insufflant allant et entrain sur les airs les plus tempétueux, en accentuant la virtuosité démonstrative au risque de parfois laisser son fortissimo prendre trop d’ascendant sur la voix, notamment en fin de représentation. Un programme ponctué par ailleurs par deux pièces instrumentales, la Sonate à 5 HWV 288 de Georg Friedrich Haendel, œuvre de jeunesse marquant une première incursion dans le registre du concerto grosso et probablement crée par Arcangelo Corelli, et le Concerto pour violon op.8 n°5 de Vivaldi, fort justement intitulé Tempesta du Mare, dans lequel le violon de de Thibault Noally, entre deux déchainements de virtuosité dont la fougue tempétueuse nous a peu éreintée (1er et 3ème mouvements), trouve l’accalmie dans un largo délié et grainé de toute beauté, comme un répit, véritable moment de grâce.

Jouant de leurs atouts et se passant le faisceau au fil des airs, Julia Lezhneva et Carlo Vistoli s’arrogent chacun quelques moments de pure élégance, un subtil Senza di Te (Coriolano, Gräun) léger et serein pour l’une et un Alto Giove (Polifemo, Porpora) puissant, incarné et donc touchant pour Vistoli, confirmant une capacité d’appropriation des grands rôles du répertoire qui devrait encore se démontrer avec sa reprise prochaine du rôle principal de l’Orlando Furioso sur cette même scène.

Il revient à Julia Lezhneva de conclure la représentation sur un autre air familier de son répertoire et gravé sur disque, le Mi paventi il figlio indegno (Britannico, Gräun), véritable tunnel de vocalises que la jeune soprane s’approprie avec souplesse, aigus cristallins et finissant d’emballer un public qui salut les deux artistes et l’orchestre par de très nourris applaudissements dont s’échappent quelques Bravo et Bravissimo !

 

                                                           Pierre-Damien HOUVILLE

 

 

 

 

Étiquettes : , , , , , Dernière modification: 16 mai 2023
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