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A Madame… (Divertissement pour Adélaïde, Baumont, Chauvin – Aparté)

« Adélaïde vous êtes belle, mes yeux sont fixés sur la mouche, Adélaïde qui m’ensorcelle, mouche si près de la bouche ». Mélomane lecteur, ôtez-vous l’herculéenne mission de retrouver cette citation dans l’intégrale des œuvres de Saint-Simon, elle n’y figure pas ! J’entends d’ici les déçus trouvant qu’une telle abstraction poétique et une si riche versification auraient encore rehaussées la gloire des écrits du Duc et Pair de France.

 

 

“à Madame”
Divertissements pour Adélaïde

Sonnerie de la pendule de Jean-Joseph de Saint-Germain.
Simon Simon (vers 1735, vers 1802),
Premier concert en La majeur pour clavecin et violon
Maestoso de la Sonata IV en La mineur pour clavecin et violon.
Air de la pendule à musique de Marc-Antoine Le Nepveu, dite « la méridienne ».
Antoine Dauvergne (1713-1797)
Sonata XII en La mineur pour violon et basse continue.
Jean-Philippe Rameau (1683-1764)
Airs du ballet et Ouverture de Castor et Pollux (arr. Benaut)
Claude Balbastre (1724-1799)
Aria Gratioso de la Sonata 1ère en sol majeur pour violon et clavecin.
Jean-Pierre Guignon (1702-1774)
Les Sauvages, de Jean-Philippe Rameau (variations pour deux violons)
Jean-Baptiste Cardonne (1730, après 1792)
Sonata sexta en Fa majeur pour clavecin et violon).

Olivier Baumont, clavecin François-Etienne Blanchet (Paris, 1746)
Julien Chauvin, violon Nicola Gagliano (vers 1741), dit « de Madame Adélaïde »

Enregistrement du 20 au 22 juillet 2015 au château de Versailles, dans les appartements de Mesdames, filles de Louis XV.
Aparté, 2015, 53′

 
 

« Adélaïde vous êtes belle, mes yeux sont fixés sur la mouche, Adélaïde qui m’ensorcelle, mouche si près de la bouche ». Mélomane lecteur, ôtez-vous l’herculéenne mission de retrouver cette citation dans l’intégrale des œuvres de Saint-Simon, elle n’y figure pas ! J’entends d’ici les déçus trouvant qu’une telle abstraction poétique et une si riche versification auraient encore rehaussées la gloire des écrits du Duc et Pair de France. Point de versaillaises courtisaneries présentement, mais simplement les paroles signées Arnold Turboust de Adélaïde, inénarrable tube New Wave de 1986 dans lequel notre parolier musicien tente ainsi de séduire une Zabou sans doute encore sous l’emprise du tournage de Gwendoline. Ceux qui connaissent le film et la chanson comprendront de quoi je parle. D’ailleurs, ne pas hésiter de nous rappeler à la rédaction d’un jour commettre un article sérieux sur l’influence de l’imaginaire du dix-huitième siècle dans la pop française du milieu des années 1980, Adélaïde sortant à la même période que Libertine de Mylène Farmer, collusion des inspirations, abdication de nos oreilles !


Jean-Marc Nattier (1685–1766), Portrait of Marie Adélaïde of France en 1758 – Musée du Louvre – Source : Wikimedia Commons

Que nos lecteurs nous pardonnent, si ils n’ont pas déjà fui, cette digression introductive, mais avouons que nous n’avons pas résisté au plaisir de citer à la fois les noms de Arnold Turboust et Mylène Farmer, ce qui est indéniablement une première au sein de cette revue, et la preuve d’une ouverture d’esprit musical à toute épreuve. Donc, nous ne saurons pas si le Sieur Turboust pensait à Adélaïde de France (1732-1800) en commettant son œuvre, quatrième des huit filles de Louis XV et de Marie Leszczynska. Faisons fi d’une telle interrogation pour nous plonger sans réserve dans l’écoute de cet enregistrement, tout entier consacré à des œuvres pour la première fois gravées. Cet attrait de la nouveauté suffirait-il pourtant à légitimer notre enthousiasme ? Assurément non, tellement la redécouverte du foisonnant répertoire baroque nous réserve quantités de curiosités de qualités très variables.

Si nous ne cachons pas notre enthousiasme, c’est d’abord à cause de la fraîcheur et de la cohérence des œuvres proposées, de leur joyeuseté sautillante, pétillante, qui n’a d’égale qu’une composition de programme alliant assez subtilement originalité et rigueur. Quelle bonne idée que d’introduire le programme, tout comme de le conclure, en faisant résonner la pendule de Jean-Joseph de Saint-Germain (1719-1791), sise dans le Grand Cabinet de Madame Victoire, sur une cheminée porphyre. Ces tintinnabulations éveillent l’ouïe, créées l’intimité. Car c’est une autre qualité de ce disque que de rendre palpable l’intimité des appartements de Louis XV, et surtout ceux des appartements de ses filles dans lesquels il est enregistré. A cette sonnerie cristalline dont le son suffit à démontrer la noblesse du mécanisme vient répondre par deux fois au cours du programme, en interlude, l’air de la pendule à musique de Marc-Antoine Le Nepveu (dite « la Méridienne ») autre merveille de cet art, et offrant deux respirations au cours d’un programme qui ne manque jamais d’entrain.

Celui commence par le Premier Concerto en La majeur pour clavecin et violon de Simon Simon (vers 1735, vers 1802). Il est fort louable que Simon Simon fasse preuve de plus d’originalité que ses parents au moment du baptême et porté par la grâce interprétative de Olivier Baumont au clavecin et Julien Chauvin au violon, sa composition se révèle un régal pour les sens. Jeu précis et délicieusement délié de Olivier Baumont au clavecin, fougue aérienne et accroches ciselées du violon, tout n’est que ravissement dès l’Allegro moderato de ce concerto, que vient ponctuer un Adagio espiègle, taquin qu’emporte aux sommets le clavecin du Grand Cabinet de Madame Victoire, construit par François-Etienne Blanchet en 1746, l’un des quatre identifiés de ce facteur et restaurateur de la rue de la Verrerie dans le Marais. Une œuvre dédiée à Madame, pour le moins légitimement, Simon Simon occupant en 1770 au moment de la composition de l’œuvre les fonctions de Maître de clavecin des enfants de France.

Autre œuvre de Simon Simon dédicacée à Madame, le fougueux Maestoso de la quatrième Sonate en La mineur pour clavecin et violon, occasion d’une superbe étreinte entre le clavecin et un violon puissant, accrocheur, emportant l’adhésion dans une composition où le dialogue entre les deux instruments, la palette déployée de sentiments exacerbés annonce en creux un changement de paradigme musical. Deux courtes œuvres magnifiquement interprétées offrant à découvrir un compositeur dont l’absence d’œuvre phare n’exclut en rien le talent.

Si Simon Simon, de par sa formation initiale de claveciniste, met presque naturellement cet instrument sur le devant de ses compositions, la formation de violoniste d’Antoine Dauvergne (1713-1797) l’amène lui à donner au violon de forts beaux moments. C’est particulièrement le cas avec sa douzième Sonate en La mineur pour violon et basse continue où dès 1739 pointe une sentimentalité de l’instrument que n’auraient pas renié les compositeurs classiques, mis en exergue par le jeu coulé, léger et très expressif de Julien Chauvin, sur un violon des collections du Château, un instrument du maître napolitain Nicola Gagliano peut être commandé par Madame Adélaïde elle-même, à la sonorité grainée et aigue très typée, et offrant deux siècles et demi après sa commande d’extatiques résonnances, qui culminent dans le Minuetto allegro ma poco, l’un des sommets de cet enregistrement.

Autre intérêt de ce disque, celui que de proposer quelques arrangements d’époque d’airs transcrits pour une formation plus réduite. C’est ainsi l’occasion de découvrir les arrangements pour clavecin opérés par Josse-François-Joseph Benaut (1741-1794), organiste et claveciniste belge de quelques airs de ballets et de l’ouverture de Castor et Pollux de Jean-Philippe Rameau, ces derniers prouvant qu’ils peuvent bien se lover dans une formation de musique de chambre et constituer ainsi d’intéressants divertissements. Est-ce de trop le connaître, avouons que nous avons été moins séduits par la variation pour deux violons des Sauvages de Rameau par Jean-Pierre Guignon (1702-1774), violoniste turinois ayant principalement officié en France. Autant l’air original est un parfait équilibre de rythme, d’équilibre et d’humour, autant sa transcription paraît souvent forcée, saccadée, assez artificielle et destinée à reprendre un air dont le compositeur avait compris l’aspect tubesque.

Citons enfin, au-delà du charmant Aria Gratioso de la première sonate en Sol majeur pour violon et clavecin de Claude Balbastre (1724-1799), la sonate sexta en Fa majeur pour clavecin et violon de Jean-Baptiste Cardonne (1730-vers 1792), à l’allegro aussi enlevé que champêtre, là encore l’occasion d’un dialogue parfaitement articulé entre clavecin et violon, où les deux interprètes font preuve d’une complicité de tous les instants. Si les deux airs finaux de la sonate s’avèrent plus classiques dans leur composition et donc moins originaux dans leurs sonorités, ils s’avèrent néanmoins agréables et ne déparent pas un ensemble de programme de très haute tenue.

Saluons donc une fois encore l’impeccable travail de Julien Chauvin au violon et Olivier Baumont au clavecin, si habiles à composer un programme marqué par le sceau de la curiosité et de l’originalité et dont la capacité à apprivoiser les instruments des collections du château de Versailles nous entraine au cœur des divertissements d’Adélaïde de France pour notre plus grand ravissement. Un divertissement de très bonne compagnie qui saura ravir vos oreilles et qui disons-le… fait mouche !!

 

                                                           Pierre-Damien HOUVILLE

Étiquettes : , , , , , , , , , , , Last modified: 8 février 2021
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