“— Messieurs, vociféra le digne professeur, j’y renonce ! Je n’y comprends rien. On n’écrit pas une ouverture pour un solo ! Je ne puis pas jouer ! c’est trop difficile. Je proteste ! au nom de M. Clapisson ! Il n’y a pas de mélodie là-dedans. C’est du charivari ! L’Art est perdu ! Nous tombons dans le vide.” (Auguste de Villiers de L’Isle-Adam, Le secret de l’ancienne musique in Contes cruels, 1893)
Nous avons reçu tantôt un sympathique petit ouvrage de poche, intitulé De la musique encore et toujours (Mikros Classique, éditions de l’Aube). C’est une compilation sans prétention, mais aussi sans introduction, ni notes, ni commentaires, de nouvelles (et un calligramme d’Apollinaire) qui ont tous comme trait d’union de parler de musique. Hélas, cette musique n’est pas la nôtre, et dépasse largement les bornes temporelles de notre magazine. Mais à compulser le petit livre, entre le Roman de la contrebasse de Tchékhov et le Tambour d’Octave Mirbeau, deux textes nous ont frappé avec une résonnance particulière. Le premier, l’hymne au silence et l’exotisme à peu de frais du chapeau chinois du Secret de l’ancienne musique de Villiers de L’Isle-Adam. Le second, qui traite directement de la mystique de la facture instrumentale, provient de La Leçon de violon de Hoffmann, et de ce rare Gramulo, supérieur à Stradivari, sans doute inspiré par le Milanais Giovanni Grancino (1637–1709).

Deux violons de Joseph Odoardi, Ascoli, 1776 et Giovanni Grancino, Milano, 1710 (de gauche à droite. – Musée de la Musique de Venise, collection
Artemio Versari. Source : Wikimedia Commons
Or, sans aller à professer une mystique pour ces instruments de grands luthiers, à la facture magnifique mais aux proportions et montages souvent altérés par les ans, avouons notre claire préférence pour les instruments d’époque, même malmenés, par rapport aux copies quoiqu’excellentes. Cela est particulièrement vrai pour les cordes : violons, violoncelles, violes. Moins sur les clavecins ou cordes pincées. Pourquoi ? Nous ne saurions le dire, car les facteurs actuels sont des artisans de qualité, et il ne les faut pas comparer à des génies de la caisse mais à leurs alter ego et prédécesseurs. Des secrets et un savoir-faire disparu ? Une musicalité d’antan ? L’attrait subjectif pour l’ancien comme devant un tableau de maître par rapport à sa copie moderne ? Non lo so!
“Mon maître tira son violon de sa boîte ; mais à peine eut-il touché les cordes de l’instrument pour le mettre d’accord que le baron se boucha les oreilles avec ses deux mains, et s’écria comme hors de lui : — Haak, Haak ! je vous en prie, pour l’amour de Dieu, comment pouvez-vous me gâter tout votre jeu avec ces misérables accords criards !
Or le maître de chapelle avait un des plus magnifiques et des plus merveilleux violons que fusse jamais vus et entendus, un véritable et authentique Antonio Stradivarius ; et rien ne l’irritait plus que de voir quelqu’un se refuser à rendre les honneurs convenables à son instrument favori. Aussi ne fus-je pas peu surpris en le voyant remettre tranquillement le violon dans la boite. Il savait sans doute ce qui allait arriver ; car à peine eut-il retiré la clef de la boite que le baron, qui venait de sortir du salon, reparut apportant avec précaution dans ses bras, comme un nouveau-né, une longue boite recouverte de velours rouge et ornée de galons d’or.
— Je veux vous faire un honneur, mon cher Haak ! dit-il. Vous vous servirez aujourd’hui du plus beau et du plus ancien de mes violons. C’est un véritable Gramulo, et auprès de ce vieux maître, son élève Stradivarius n’est qu’un apprenti. Tartini ne voulait jamais jouer sur d’autres violons que sur des Gramulo. Recueillez-vous bien, afin que mon Gramulo consente à vous ouvrir tous ses trésors.
Le baron ouvrit la boîte, et j’aperçus un instrument dont la forme annonçait une haute antiquité. Tout auprès gisait l’archet le plus singulier du monde, qui semblait, par sa courbure exagérée, plutôt destiné à lancer des flèches qu’à arracher les sons des cordes. Le baron tira l’instrument de son coffre avec les précautions les plus solennelles, et le présenta au maître de chapelle, qui le reçut avec non moins de cérémonie.
— Pour l’archet, dit le baron en souriant et en frappant légèrement sur l’épaule de mon maître, pour l’archet je ne vous le remets pas ; car vous ne vous entendez pas à le conduire ; aussi de votre vie ne parviendrez-vous à la perfection véritable !
Cet archet, dit le baron en l’élevant et le contemplant d’un œil brillant d’enthousiasme, cet archet ne pouvait servir qu’au grand et immortel Tartini ; et, après lui, il n’est sur toute l’étendue de la terre que deux de ses écoliers qui aient été assez heureux pour s’approprier le jeu riche, pénétrant et moelleux qu’on n’obtient qu’avec un tel archet. L’un est Nardini. C’est maintenant un vieillard de 70 ans, qui n’a plus de puissance en musique qu’au fond de son âme. L’autre, vous le connaissez déjà, messieurs ; c’est moi. Je suis donc le seul, l’unique en qui survit l’art de jouer du violon ; et je n’épargne pas mon zèle et mes efforts pour propager cet art, dont Tartini fut le créateur. — Mais ! — Commençons, messieurs !” (Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, La Leçon de violon in Contes fantastiques, 1830).
V-L. N.
En savoir plus :
Lire les nouvelles :
- Auguste de Villiers de L’Isle-Adam, Le secret de l’ancienne musique in Contes cruels, 1893 : https://fr.wikisource.org/wiki/Contes_cruels/Le_Secret_de_l%E2%80%99ancienne_musique
- Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, La Leçon de violon in Contes fantastiques, 1830 : https://fr.wikisource.org/wiki/Contes_fantastiques/La_le%C3%A7on_de_violon
- Les éditions de l’Aube : https://editionsdelaube.fr/genres_et_collections/mikros-classique
Étiquettes : livre, Stradivarius, violon Dernière modification: 11 juillet 2025

