Rédigé par 3 h 04 min Concerts, Critiques

Carolet, Atys travesti (1736), Les Menus-Plaisirs du Roy, dir. Jean-Luc Impe (Opéra Comique, 14 mai 2011)

« Je prétends, mon cher poulet, / Que, sans rien faire autre chose, / Tu bêches, plantes, arroses / Dans mon joli jardinet. »

Atys travesti

Parodie de l’Atys de Lully et Quinault par Carolet (1736)

Marionnettistes, Christian Feraugue et Louis-Philippe, Della Valentina
Costumes, Dominique Louis
Fabrication des marionnettes, José Maquet, Paul Tignée, Alain Guillemin

Sangaride, Stéphanie Gouilly
Cybèle, Vincent Goffin
Compère, Maître Lucas, Maître Simon, Père de Sangaride, Jean-Daniel Senesi
Polichinelle (Atys), Thierry Vallier

Danseurs, Guillaume Jablonka, Nathalie Lecomte (Compagnie Divertimenty)

Catherine Daron, traverso
Jean-Luc Impe, théorbe et direction
Marcin Lasia, violon
Ricardo Rodrigues Miranda, viole de gambe
Olivier Salandini, clavecin

Ensemble des Menus-Plaisirs du Roy

Mise en scène et direction artistique, Jean-Luc Impe
En coproduction avec la Communauté française de Belgique, l’Espace Delvaux et le Théâtre du Golem.

14 mai 2011, Opéra Comique, Paris

© Les Menus-Plaisirs du Roy

Comme l’a présenté le colloque sur Les Parodies d’Atys qui eu lieu dans l’après-midi et dans lequel nous avons eu l’honneur d’intervenir, les tragédies en musique de Lully et Quinault furent reprises régulièrement pendant la première moitié du XVIIIe siècle. À cette occasion, plusieurs théâtres, tels la Comédie-Italienne (le théâtre de Marivaux, entre autres) ou l’Opéra-Comique, installés dans les rassemblements commerciaux qu’étaient les foires de Saint-Germain et Saint-Laurent tout comme des théâtres de marionnettes, donnaient à voir une version burlesque, travestie, de l’opéra. Atys, en tant que grand succès lyrique, n’échappe pas à ces parodies : il y en a eu huit. On y voyait Atys joué par Arlequin ou Pierrot, Cybèle réduite au rôle d’une vieille, « la grand-mère des dieux »…

Dans le cadre des « rumeurs » autour de l’Atys du tandem Christie / Villégier, Jean-Luc Impe a choisi pour ce spectacle de reprendre l’une de ces parodies, Atys travesti. Cette fois, Atys est Polichinelle. Carolet avait conçu sa pièce pour les marionnettes. Le présent spectacle a cherché à reconstituer un théâtre de marionnettes d’après un original conservé à Venise, et d’authentiques marionnettes du XVIIIe siècle d’après les rares qui sont parvenues jusqu’à nous. Mais le spectacle n’est pas tout entier dévolu aux comédiens de bois : ceux qui leurs prêtent leur voix viennent aussi jouer leurs rôles sur scène, en chair et en os. Marionnettes et comédiens se répondent, s’imitent, se regardent, dans un jeu métathéâtral ingénieux. Plus : le procédé est utilisé en quelques endroits pour exprimer clairement ce que le texte sous-entend — c’est-à-dire l’extrême grivoiserie du propos. Cybèle, la bonne déesse, a choisi de venir se reposer dans la campagne francilienne, à Auteuil, où elle vient d’acheter une maison. Elle doit y choisir, non plus un sacrificateur, mais un jardinier : « Venez tous pleins d’allégresse / Voir le beau choix que j’ai fait. / Pour me marquer ta tendresse, / Je prétends, mon cher poulet, / Que, sans rien faire autre chose, / Tu bêches, plantes, arroses / Dans mon joli jardinet. »

Avec de telles allusions, il ne faut pas s’étonner si les comédiens de bois en viennent parfois jusqu’à une certaine vulgarité, nullement absente de l’esprit du texte… et des théâtres de marionnettes au XVIIIe siècle !

Par la suite, Cybèle envoie une fée et un démon pour déclarer son amour à Polichinelle. Puis elle découvre le pot au rose et demande à son chien, Citron, de mordre Polichinelle pour lui communiquer sa rage. À la fin, le pauvre Polichinelle se tue, et au lieu d’être changé en pin, c’est en chou, l’enseigne des cabarets, que Cybèle le métamorphose.

Et la musique ? Au lieu de chanter sur des airs d’opéra, ou une musique composée exprès, les parodistes puisent dans un répertoire de mélodies connues sur lesquelles ils adaptent de nouvelles paroles : celle de la parodie. Nombreuses sont les mélodies qui sont parvenues jusqu’à nous, mais le plus souvent sans le moindre accompagnement. Il faut d’emblée saluer le travail important qui était nécessaire pour retrouver toutes les musiques et leur composer des accompagnements. L’orchestration met tantôt la mélodie à la flûte, tantôt au violon, et souvent utilise l’autre voix pour jouer un agréable contre-chant. Si la performance musicale n’atteint pas des sommets, elle est plus qu’honnête et rempli plus que son office : accompagner le chant et la danse.

Car il y a aussi de la danse ! Malheureusement, on regrettera qu’elle s’intègre assez mal au spectacle et en brise souvent le rythme dramatique. Par ailleurs, dans les chorégraphies, très exigeantes souvent, la technique semble souvent relativement mal maîtrisée. Les moments plus simples s’avèrent finalement les plus réussis, et ceux qui au final collent le mieux à l’esprit de la pièce.

Parmi les acteurs-chanteurs, Stéphanie Gouilly (Sangaride) et Thierry Vallier (Polichinelle) possèdent des voix travaillées, tandis que Vincent Goffin (Cybèle) chante avec ses moyens ; pour autant, le chant reste toujours d’un très bon niveau, et si la voix de Cybèle est moins belle, son texte est plus intelligible. C’est d’ailleurs le duo Vincent Goffin – Thierry Vallier qui séduit le plus : les deux personnages se répondent, restent dans le même esprit, tandis qu’au final la voix très lyrique et le jeu limité de Stéphanie Gouilly, sans aller jusqu’à étonner, restent en retrait.

La mise en scène, nous l’avons dit, est sans doute la plus grande réussite de la soirée. Elle regorge de trouvailles, telle la faux du prologue, clin d’œil à celle de la mise en scène de Jean-Marie Villégier, l’entrée de Cybèle avec sa branche de pin, trois fois ratée. La mise en abîme opérée par le double jeu comédiens / marionnettes, pour lourde et répétitive qu’elle devienne par moment, est également ingénieuse et exploite les différentes possibilités du genre, ajoutant un côté ludique à la richesse du spectacle. Quant au minuscule Citron, le toutou invoqué par Cybèle pour enrager Atys, il n’est que marionnette, et quelle marionnette ! Assurément, voilà un personnage qui a immédiatement su attirer la sympathie du public.

En dépit de quelques réserves, c’est donc un versant important du monde théâtral qui renaît ainsi avec succès, et il faut remercier l’Opéra-Comique et les Menus-Plaisirs du Roy de l’avoir transporté du monde de la recherche universitaire à la scène de la Salle Favart.

 

Loïc Chahine

Étiquettes : , , , , , , Dernière modification: 31 janvier 2024
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