Rédigé par 21 h 48 min CDs & DVDs, Critiques

Petite musique de nuit (Abendmusiken, Stravaganza, Gilion – Muso)

WqFIAvxL SL

WqFIAvxL SLAbendmusiken

Johann THEILE, Sonata duplex à 3
Dietrich BUXTEHUDE, Sonata in C major, BuxWV 266
Philippe Heinrich ERLEBACH, Sonata quinta in B-flat major
Dietrich BUXTEHUDE, Sonata in G major, BuxWV 271
Johann Adam REINKEN, Hortus Musicus IV in D minor

Ensemble Stravaganza
Louis Creac’h, violon
Domitille Gilion, violon et direction

1 CD digipack Muso, 2018, 51′

Parmi les nombreuses raisons de louer ce disque, si la moindre était le choix de la pochette, nous ne pourrions encore qu’en souligner l’extrême pertinence. Celle-ci a en effet indubitablement l’art de planter le décor. Nous y admirons en vision zénithale un ancien plan de ville d’époque, faisant ressortir de manière saillante les fortifications. Le large plan d’eau intra-muros au nord de la ville, formé par l’Alster, les canaux et le second port, au sud ramènerons les connaisseurs de ces régions à la ville de Hambourg, dont la structure centrale n’a pas tellement changée malgré les soubresauts de l’Histoire. C’est donc à une plongée dans la musique baroque du nord des régions germaniques que nous invite ce disque, qui regroupe un panel d’œuvres composées par Dietrich Buxtehude (1637-1707), Philipp Heinrich Erlebach (1657-1714) ou les plus confidentiels Johann Adam Reinken (1623-1722) et Johann Theile (1646-1724).

Hambourg, qui vit plus tard naître des compositeurs aussi célèbres de Johannes Brahms et Félix Mendelssohn, est déjà en cette seconde moitié de XVIIème l’un des épicentres de la musique baroque européenne. Capitale des villes hanséatiques, sa richesse et son commerce irrigue toute la Frise et plus particulièrement l’actuel Schleswig-Holstein. Aucune surprise donc à ce que cette prédominance économique permette l’émergence d’artistes majeurs, bénéficiant en sus des larges influences de ce carrefour culturel. C’est d’ailleurs Hambourg qui voit la création en 1678 de l’Oper am Gänsemarkt, littéralement l’Opéra près du marché aux oies, premier opéra municipal du monde germanique, comptant près de 2000 places, inauguré avec la création d’un opéra de Johann Theile, Adam um Eva. Un avocat, Gerhard Schott, élu de la ville et qui avait lors d’un voyage été fortement impressionné par les écrins italiens en fut le principal promoteur.

Le programme proposé dans ce disque est celui des fameuses Abendmusiken, que l’on pourrait trahir/traduire en “Musiques de Soirée”, ou “Veillées Musicales”. Ces veillées auraient d’ailleurs leurs origines non pas à Hambourg, mais chez sa richissime et portuaire voisine, Lübeck, où elles furent instaurées peut être dès 1646 par Franz Tunder, organiste prédécesseur de Buxtehude en l’église Sainte Marie de Lübeck et sans doute élève de l’italien Girolamo Frescobaldi (1583-1643). Ces veillées, instituées initialement les deux dimanches précédent la Trinité et les trois derniers dimanches de l’Avent regroupaient la ville autour de cantates en grands effectifs. Buxtehude lui succédant poursuit le concept, le recentre sur les cinq dimanches de l’Avent et l’exporte de Lübeck à Hambourg, s’y rendant régulièrement et participant à établir de forts liens musicaux entre les deux cités. Il faut dire que l’époque est à la fin puis à la convalescence de la Guerre de Trente Ans, et que le temps n’est plus aux fastes du début de siècle. En outre, à partir de 1700 se font jour d’importantes difficultés financières et Buxtehude doit remplacer ses grands oratorios par des œuvres plus intimistes, réclamant un déploiement plus modeste. Ce sont ces œuvres dont nous apprécions sur ce disque la très bonne tenue des compositions, pour ne pas dire la grande rigueur, et osons le terme, une rigueur toute protestante.

De l’Ensemble Stravaganza nous avons déjà souligné dans ces mêmes pages les grandes qualités, particulièrement dans leur interprétation de Corelli en 2013. Ne soyons donc pas étonnés d’un retrouver les mêmes qualités. Au premier rang desquelles, et avant même la virtuosité toujours aussi affirmée de Domitille Gilion, soulignons la très audible cohérence de l’ensemble, à l’unisson d’une vivifiante fougue . Les esprits un peu plus chagrins rétorquerons qu’ils y trouvent aussi les mêmes motifs de regrets, et apprécierons peut être plus modestement l’engagement des attaques, très affirmées, ou encore une prise de son persistant à mettre le violon très en avant, parfois au détriment des instruments secondaires.

Cette dextérité s’épanouit particulièrement dans la sonate duplex à trois de Johann Theile qui ouvre le programme, où six mouvement Allegro/Adagio sont alternés en un cours laps de temps laissant de suite s’exprimer le parfait accord de Domitille Gilon et Louis Creac’h mais permettant aussi d’apprécier le son profond et les vibrations enchanteresses de leurs instruments. Une virtuosité au violon pleinement éloquente chez Buxtehude, dans les deux premiers mouvements de sa sonate en sol majeur, qui après un solo de violon ravissant laisse s’épanouir toute l’espièglerie, la taquinerie et la pétillante malice de l’ensemble. Chez Erlebach, dans la sonate qui nous est offerte, nous irons puiser un adagio d’ouverture que nous n’hésiterons pas à qualifier d’amoureusement lacrymal, mais aussi une allemande très enlevée et un gigue très dansante, preuve si il le fallait que la musique allemande des régions protestantes sait se départir de la réputation d’austérité qui lui est souvent allouée. Plus réservés serons-nous sur la pièce de Johann Reinken, pour le coup d’une austérité un peu fade, composition plus mineure qui n’a que l’intérêt de la curiosité. Dur en effet à l’écoute de cette seule œuvre de retrouver les accents exubérants du Stylus Phantasticus souvent si reconnaissable dans les compositions nordiques de l’époque.

Saluons donc à sa juste mesure cette complète réussite de l’ensemble Stravaganza, qui nous offre par l’intermédiaire de ce disque aussi maîtrisé dans le choix des œuvres présentées que dans son interprétation une plongée réjouissante au cœur d’une ville de Hambourg aussi prospère que Baroque.

 

 

Pierre-Damien HOUVILLE

Technique : Prise de son claire, violon trop en avant, bon relief.

Étiquettes : , , , , , , Dernière modification: 3 mars 2026
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