“Le Clavecin à l’état sauvage”
Chloé Sévère, clavecin
Théâtre Les Rendez-vous d’ailleurs, Paris, 20 septembre 2026
Le clavecin serait-il un sport de combat ? Sans doute en partie si l’on en croit la claveciniste Chloé Sévère, qui propose en ce moment dans le minuscule Théâtre des Rendez-vous d’Ailleurs un seul en scène subtile et drôle sur son parcours d’instrumentiste et sa découverte – fortuite et au départ déconcertante – de l’instrument.
Le clavecin comme un apprentissage où il faut commencer par se battre contre la sociologie attachée à l’instrument, et déconstruire auprès de ses camarades de classes l’idée que la jeune fille de onze ans vivrait comme une princesse dans un poussiéreux château entourée de grimoires, dévouée telle une vestale au culte de l’étrange instrument. Oui, l’on peut être une jeune fille de banlieue et tomber en admiration à l’écoute des sonorités acidulées du clavecin, quitte à devoir souvent poliment rappeler à ses congénères que ce dernier a moins de parenté avec un piano (malgré la présence d’un clavier) qu’avec une guitare sèche.
Chloé Sévère, antithèse de la concertiste emmurée dans une réflexion encéphalique isolée du monde, brosse dans ce seul en scène très rythmé la synthèse de quelques (longues) années d’apprentissage de l’instrument, mais peut-être encore plus du milieu musical l’accompagnant. L’occasion de porter un regard étonné et amusé sur quelques figures rencontrées. Une adepte de stages clavecinisto-New-Age en forêt de Rambouillet (non, le clavecin n’est pas soluble dans la naturopathie !), une provinciale bourgeoise exaltée trouvant l’instrument tellement… « bouleversifiant ! » entre deux bouchées de finger-food au crabe, ou encore ce mélomane ayant tout vu, tout vécu, tout entendu, aussi assuré que péremptoire, imbu de sa culture au point d’être sourd à celle des autres[1]. Il y a dans le monde de la musique, et pas seulement baroque, cette galerie de personnages, fâcheux à la Molière, ou cocasses à la Comedia dell’Arte, dont Chloé Sévère esquisse les portraits avec une distance et un second degré assumé et amusé assez jouissif.
Et comme le clavecin, à l’égard de bien d’autres instruments, réclame dans son apprentissage rigueur et abnégation, l’on s’amuse aussi de la rencontre avec ce professeur, quelque peu embrumé dans des aphorismes hérités de François Couperin (1668-1733), auteur de L’Art de toucher le clavecin (1717), alors que cette dernière tente de lui soumettre sa volonté de jouer du Louis Marchand (1669-1732). Car Chloé Sévère – qui mène une carrière de concertiste que ce soit dernièrement auprès de Nathalie Stutzmann, ou auparavant auprès d’ensembles tels que les Arts Florissants, les Talens Lyriques ou encore Pygmalion et Philippe Jaroussky[2] – n’élude rien dans un seul en scène se révélant également personnel et touchant, des années d’apprentissages de l’instrument, des nécessaires longues heures de répétition et des angoisses des auditions et concours.
La relation d’un parcours où sont évoqués les rencontres, les choix de carrière à faire entre collaborations avec de grands ensembles et volonté de projets plus personnels (rappelons que la musicienne est aussi la fondatrice de l’Ensemble El Sol, spécialisé dans la musique baroque hispanique et sud-américaine), tricotage avec l’agenda pour caser tous ces différents projets et jonglage avec les considérations bassement matérielles mais si essentielles (oui, les clavecinistes doivent aussi payer leurs factures !).
Faussement précieuse dans son regard, toujours vive dans son intonation, Chloé Sévère déroule ainsi la relation d’une carrière riche de nombreuses rencontres et de projets variés. Et si pour la jeune fille le clavecin n’était pas une évidence, une voie toute tracée, elle n’en oublie cependant pas de rendre un hommage discret, ou plus appuyés selon les cas, aux grandes figures ayant composé pour l’instrument. Couperin et Marchand, déjà cités, mais également Rameau (1683-1764), Bach (1685-1750) Domenico Scarlatti (1685-1757), le quasi précurseur Girolamo Frescobaldi (1583-1643), et bien sur le Padre Antonio Soler (1729-1783), compositeur (présumé) d’un air de Fandango aussi virtuose que sublime que la claveciniste prend le temps de nous interpréter pour un moment musical et suspendu s’intégrant parfaitement dans le cours du récit.
Oscillant ainsi entre récital et confidences, Chloé Sévère trouve le ton juste pour parler d’elle sans étouffer son auditoire par son égo, usant d’une capacité de dérision et d’une verve subtilement piquante du meilleur aloi, comme dans cette séquence où elle converse avec sa destinée, venue frapper à sa porte avec moins de grandiloquence mais plus d’humour qu’une célèbre symphonie à celle de Ludwig van Beethoven. Nous n’aurions pas été contre de plus amples développements sur un instrument qui sait aussi se faire une place dans des compositions bien plus actuelles, dans la musique de film comme dans l’orchestration de chansons pops, mais avouons que cette incursion à la fois intime dans la relation entretenue par la musicienne avec son instrument et touchante par la variété des thèmes embrassés s’avère pour le moins revigorante. Chloé Sévère, très à l’aise dans l’exercice, ne nous cache rien des doutes et des joies de la vie d’une concertiste moderne jouant d’un instrument ancien. Avec pétillance et acuité, elle démonte quelques préjugés, dévoile doutes, tourments et passages obligés de la carrière d’une musicienne bien décidée à mordre à pleine dents tous les aspects d’un métier aussi curieux qu’enrichissant. Cette petite musique n’ennuie jamais et nous invite à retourner vers quelques compositeurs ayant mis l’instrument en majesté. Chloé Sévère, elle, a trouvé l’art de (nous) toucher par le clavecin.
Pierre-Damien HOUVILLE
[1] Nous sommes prêts à parier que Chloé Sévère a eu l’occasion de converser avec quelques-uns de nos confrères dont nous tairons pudiquement et diplomatiquement les noms.
[2] Mais aussi plus récemment citée dans nos pages pour sa participation à Julie M, en garde et en scène de Camille Merckx autour de la figure de Mademoiselle de Maupin.
En savoir plus :
- Représentations ultérieures les 29 septembre, 1er/4/13/18/27 et 29 octobre, ainsi que le 1er novembre 2026. 15h ou 19h selon les jours. Les Rendez-Vous d’Ailleurs, 109 rue des Haies, 75020 Paris
Site officiel : www.lesrdvdailleurs.fr




