Rédigé par• 12 h 13 min• Concerts, Critiques

Carnet de Festival 3 : Terres guerroyées, dames courtisées, Ecco la Primavera ǀ Bach au violon, Gli Incogniti, Beyer (Ambronay, 13 septembre 2026)

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‘Pour être vraiment médiéval, il ne faut pas avoir de corps.
Pour être vraiment moderne, il ne faut pas avoir d’âme.
Pour être vraiment grec, il faut être nu.”
(Oscar Wilde)

© Muse Baroque, 2026

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Dimanche. Encore une fois, le beau temps est au rendez-vous. On s’habitue à cette fausse vie monacale, pleine de lumière, de beauté, de rencontres. À 11 heures, nous sortons du périmètre de l’abbaye et descendons à l’Espace Benassy, la salle polyvalente du village, pour y retrouver un spectacle pour grands et petits inspiré des contes des Mille et Une Nuits : La lampe d’après Aladin par le collectif Ubik. Il y a un peu de tout, du théâtre et de la musique, et les enfants ont apprécié cette histoire où le dernier génie de la dernière lampe magique libère enfin, de la caverne des merveilles, toutes les beautés du monde pour le réenchanter. Nous n’en parlerons pas plus, car ce spectacle est évidemment hors sujet par rapport à notre couverture. Toutefois, on notera parmi les musiciens Simon Vadel au théorbe. Et ce nom n’est pas inconnu de nos lecteurs : Simon Wadell est le théorbiste que l’on a croisé avec Robin Pharo, notamment dans la très belle Suite d’un goût étranger de Marin Marais, parue chez Château de Versailles Spectacles. C’est également lui que l’on retrouve dans la basse continue d’Atalia de Gasparini (CVS toujours). Cette puce à l’oreille, nous l’avons eue grâce à une petite réplique dans le spectacle : « Allez, on va jouer quelque chose qui bouge. » Et le musicien de répondre : « Ah oui, une pavane de Robert de Visée », avant de délivrer quelques mesures qui dénotent un excellent théorbiste baroque.

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© Bertrand Pichène / CCR d’Ambronay

“Terres guerroyées, dames courtisées”

Ensemble Ecco La Primavera
Manon Papasergio, vièle, harpe gothique
Juliette Guichard, vièle
Armance Merle, flûtes à bec et flûte double

Salle Monteverdi, 13 septembre 2026, 15h00

Mais continuons de nous éloigner de nos terres de prédilection. À 15 heures, dans la chaleur moite de la salle Monteverdi, nous retrouvons un trio de dames, celui de l’ensemble Ecco la Primavera : Manon Papasergio à la vièle et à la harpe (gothique), Juliette Guichard à la vièle et Armance Merle à la flûte à bec, mais aussi à l’étonnante flûte double qui nous rappelle l’Antiquité.

Au programme, des pièces des XIIIe et XIVe siècles autour d’un parcours scandé par les saisons. Le printemps, la guerre, avec notamment le tube de « L’Homme armé » où nos damoiselles poussent la chansonnette, si l’on nous passe l’expression. Et puis, on trouvera l’amour : l’amour courtois, l’amour déçu. Ce concert des Jeunes Talents fut d’une spontanéité et d’une fraîcheur admirables, d’une candeur qui a conquis le public comme la presse. Le Landini introductif se révèle vif, avec une flûte d’une grande gaieté ; le « O vis aeternitatis » d’Hildegard von Bingen, sautillant. L’anonyme de « L’homme armé » bénéficie à la fois d’une très belle vièle grainée, d’une flûte grave et d’une flûte double d’une virtuosité sans faille. Le « Lamento di Tristano » et « La Rotta » s’égarent dans des méandres plus nostalgiques. On admire le « Mercé o morte » de Johannes Ciconia à la harpe solo et, du même compositeur, un « Con lagrime » extrêmement poétique. Alors oui, la pauvre Juliette Guichard a énormément souffert de la chaleur ; ce sont là les petits aléas du concert vivant : une vièle qui tombe dont le chevalet qui a sans doute un peu glissé, des chevilles qui refusaient de se laisser manipuler, une chaleur qui sans cesse désaccorde les cordes… En dépit de ces petits désagréments, l’on sort revigoré de ces terres médiévales en souhaitant moins la guerre que l’amour, et l’on souhaite à ces jeunes filles un éternel printemps.

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© Bertrand Pichène / CCR d’Ambronay

“Jean-Sébastien Bach au violon”

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)
Concerto pour deux violons en ré mineur BWV 1043
Concerto pour clavecin en fa mineur BWV 1056
Concerto Brandebourgeois n° 3 en sol majeur BWV 1048
Concerto Brandebourgeois n° 6 en si bémol majeur BWV 1051
Concerto pour trois violons en ré majeur BWV 1064R

Gli Incogniti :
Amandine Beyer, violon solo, alto solo et direction

Alba Roca, Yoko Kawakubo, violons
Anne Sophie van Riel, alto
Katia Viel, Vadym Makarenko, violons et altos Marco Ceccato, violoncelle
Patrick Sepec, Frédéric Baldassare, violoncelles et violes de gambe
Baldomero Barciela, violone
Anna Fontana, clavecin

17 heures. À peine avons-nous eu le temps de profiter d’un transat logoté Télérama, passage obligé du festival, que nous revoici en la basilique. Amandine Beyer et Gli Incogniti y donnent un programme Bach. Comment en serait-il autrement ? Olivier Fourés, dont on emprunte les notes du programme pour le disque correspondant (Bach from Italy chez Harmonia Mundi), nous le dit : le XIXe siècle a inventé l’image d’un Bach ascétique, sérieux, un peu barbant, constamment en train de créer des fugues ou de conspuer les autorités de Leipzig. Mais l’on oublie le jeune Bach, qui, de plus en plus, est ressuscité, qu’il s’agisse des interprétations déjà anciennes du Café Zimmermann ou, plus récemment, de celles d’Alexandra Nepomnyashchaya, entre autres (Linn). Il faut rendre à Bach sa jubilation, sa boulimie, sa soif d’apprendre, de découvrir, de composer des années heureuses de Weimar et Köthen.

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© Bertrand Pichène / CCR d’Ambronay

Effectivement, le Bach des Concertos Brandebourgeois et des concertos pour clavecin (mais pas celui des transcriptions de Vivaldi ce soir là), exulte ici sans masquer la singularité de son écriture, redépoussiéré — même si le mot est galvaudé — par Gli Incogniti et Amandine Beyer. La violoniste et son ensemble savent faire le lien entre la musicalité solaire, le plaisir pur du jeu et une virtuosité à la fois assumée et tellement naturelle. Alors certes, l’on déplore l’acoustique : cette abbatiale n’est guère propice à ces concerti per molti stromenti. Elle favorise beaucoup plus l’opposition entre une voix soliste et un ensemble, ou les ensemble vocaux. Ici, Amandine Beyer a choisi des lignes plus complexes, que ce soit dans le très fameux concerto pour deux violons en ré mineur ou, encore plus, dans le concerto pour clavecin. Mais si l’on oublie un son trop réverbéré qui brouille un peu les pupitres, l’on ne peut qu’admirer la vitalité, la souplesse, la légèreté et le lyrisme de Gli Incogniti, la cohésion générale de l’équipe et leur complicité. D’ailleurs, aux côtés d’Amandine Beyer, les autres solistes changent souvent en fonction des concertos. Dans cette explosion colorée, peut-être le maillon faible aura-t-il été le Presto du concerto pour clavecin, un peu trop appliqué. Mais pour le reste, c’est absolument magnifique.

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© Bertrand Pichène / CCR d’Ambronay

Tous les musiciens sont à louer. D’abord, évidemment, les violonistes Alba Roca, Yoko Kawakubo, et Anne Sophie van Riel qui donnent la réplique à Amandine Beyer. Tous jouent debout, violon posé sur l’épaule plutôt que calé sous le menton, ce qui ne laisse pas de nous surprendre, car les manuels opposent souvent l’école française lulliste — violon sur l’épaule, peu virtuose, assis — à l’école italienne vivaldienne — debout, calé sous le menton pour permettre les acrobaties mélodiques. Voici la démonstration pragmatique et expérimentale qu’une telle opposition est absolument théorique et peu pertinente quand on voit les tempi effrénés que la position sur l’épaule permet d’assurer…

L’on connaît la majorité de ces œuvres, et pourtant, sous l’archet d’Amandine Beyer et de Gli Incogniti, il y a une unité, une extraversion, un sourire, une manière de sans cesse défaire, refaire et remettre sur le métier qui rend ces concertos à la fois excitants et hypnotiques. Y compris le fameux Sixième Brandebourgeois, dont les entrelacs se muent presque, par endroits, en sortes de cordes sympathiques, tant il y a d’harmoniques. Enfin, la transcription du concerto pour trois violons en ré majeur qui conclut le concert, toujours aussi explosive, permet à de grands violonistes de dialoguer. On aura une mention spéciale pour Yuko Kawakubo, qui vint à bout avec gloire, et aussi avec péril, de terribles déferlements de doubles croches. On saluera l’excellence de la spatialisation et les nombreux changements de configuration de l’orchestre tout au long du concert. Bis vivaldien face à un public heureux et qui pourra prolonger ce plaisir à la maison, à l’écoute de ce fameux Bach from Italy, et dont la couverture avec la petite Fiat rouge vaut le détour.

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Stalle d’Ambronay, XVème siècle (détail) © Muse baroque, 2026

Et nous voilà déjà hélas dimanche soir. Le train d’Ambérieu-en-Bugey nous attend. Au revoir l’Espagne de Charles Quint, au revoir l’Italie médiévale ou les principautés allemandes du temps de Bach. Au revoir Madame la Duchesse de Guise, et à l’année prochaine !

 

 

Viet-Linh Nguyen

 

Étiquettes : , , , , , , , Dernière modification: 24 septembre 2026
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