Rédigé par 22 h 01 min CDs & DVDs, Critiques

Doux-amer (Marais, Suite d’un Goût Etranger, Robin Pharo, Près de votre oreille – Château de Versailles Spectacles)

« Fuggi quel dolce che puô farsi amaro » (Proverbe italien)

Marin MARAIS (1656-1728)

Suite d’un Goût étranger extraite du IVème Livre de pièces à une à trois violes avec la basse continue (1717).

Ensemble Près de votre oreille :
Ronald Martin Alonso, viole de gambe
Simon Wadell, théorbe
Thibaut Roussel, théorbe et guitare baroque
Loris Barrucand, clavecin et orgue
Ronan Khalil, clavecin et orgue
Robin Pharo, viole de gambe et direction

2 CDs, Château de Versailles Spectacles, enr. du 7 au 12 septembre 2020 à la ferme Villefavard au Limousin, Château de Versailles Spectacles, coll. La Chambre des Rois n°5, 89’52.

Les voilà près de nos oreilles, si près que l’on entend les moindres respirations. L’on connaissait Près de votre oreille pour son superbe opus consacré à l’  » Anonyme parisien » pas si anonyme que cela qu’était Charles Dollé. L’on reconnaît aussi  au sein de ce Boys Band conquérant beaucoup de jeunes talents familiers de nos amateurs baroqueux, notamment Ronald Martin Alonso ou Ronan Khalil. Il fallait être téméraire pour s’engouffrer dans cette Suite si emblématique du IVème Livre de Marais, si abondamment enregistrée soit en partie, soit en totalité. Et si nous n’avons pas encore chroniqué le magnifique dernier opus de l’intégrale de l’Acheron et de François Joubert-Caillet (Ricercar), la noble mélancolie opulente à souhait de Savall (2006, plus apaisée que les 12 extraits frémissants de 1977) davantage que les expérimentations hasardeuses de Jean-Louis Charbonnier (à la belle intégrale trop sous-estimée chez Pierre Verany, inégale mais parfois sublime) demeure insurpassée.

Mais revenons à cette suite : 33 pièces, essentielles, fondamentales. Pas même de Prélude. Etrangement. Douze danses, qui tangentent l’étrange : l’Asmatique, la Bizarre, le Labyrinthe et ses tonalités qui donnent le tournis, et des pièces de caractère, tantôt simple, tantôt rustiques, tantôt si émouvantes (La fameuse Rêveuse, si simple et si touchante). Cette suite, c’est un peu le Marais couperinien qui s’y dévoile, mais un Couperin réservé aux plus habiles violistes pour « ceux qui sont avancez sur la viole [qui] trouveron des pièces qui leur paroîtront d’abord d’une grande difficulté » (préface). Ce goût étranger demeure mystérieux, puisqu’on est loin d’exotiques évocations ou de convenues italianisantes envolées. Ici cet étranger c’est le baroque des effets et des contrastes, l’audace générale du vieux maître. Près de vos oreilles nous en offre une lecture intime, sensible, très douce, pudique et voilée. Ainsi la Marche Tartare introductive possède des pas de ballerine plus que d’envahisseurs et manque de graves et il se dégage tout au long du voyage une indéniable grâce alanguie de cette succession de vignettes pastel. Une Sarabande ample, aérienne, d’une sensualité de dentellière étonne ; mais la Tartarine a le souffle court et la Gavotte manque de pimpant, de même que cette Fête Champêtre bien sage malgré la guitare baroque. Seules l’Asmatique et la Tourneuse s’amusent et laissent entrevoir une certaine espièglerie. La Musette n’insiste pas sur le pittoresque de son soutien à l’unisson…

Mais chut, approchons et écoutons ce Labyrinthe, sinueux mais pas abrupt, et dont les sauts de tonalités sont comme étouffés par une gaze tendre, cette Superbe, aigue, ourlée, précieuse, suivie de la sublime Rêveuse, murmurante, insaisissable, presque liquide (mais pas aussi introspective que Savall, ni désespérée que Sophie Watillon). Toute la sensibilité, la concentration, la subtilité des interprètes s’y fait jour. L’archet de Robin Pharo est de ceux ces catamarans, survolant l’onde, baignant dans un éther où les articulations et les phrasés respirent incroyablement. Le reste de l’accompagnement est à l’unisson, tout en demi-teintes et en nuances, avec ci-l’effleurement d’un luth, ci-une ligne de basse de viole attendrie de Ronald Martin Alonso, lui-même à ses heures conteur hors pair du compositeur. Et quand vient le Badinage final, on ne badine pas avec l’amour, et que ce discours est gravement, soyeusement, doucement mélancolique, soutenue par le clavecin solitaire et le positif boisé des MM. Barrucand & Khalil.  La fête est finie et tous les matins du monde sont sans retour. Et si l’on pense irrémédiablement au chef d’œuvre d’Alain Corneau, c’est pour le spleen doux amer qui reste longuement en bouche une fois les dernières notes évanouies. Certains préfèreront sans doute une lecture plus contrastée, plus sanguine, plus théâtrale, plus spectaculaire. Nous sommes d’ailleurs plutôt de ceux-là. Mais ce crépuscule au lavis bistré reste un crépuscule de Dieux.

 

Viet-Linh NGUYEN 

Technique : captation texturée, très proche des interprètes et avec de nombreux bruits de respiration.

 

Étiquettes : , , , , Dernière modification: 8 février 2022
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