Rédigé par 7 h 52 min CDs & DVDs, Critiques

Deux pour le prix d’un (Charpentier, Actéon, Scherzi Musicali, Achten – Ricercar)

charpentier actéon ric front

charpentier actéon ric front

Marc-Antoine CHARPENTIER (1643-1704)
Actéon (H. 481) 
Actéon changé en biche (H. 481a)

Wei-Lian Huang (Actéon, dessus H. 481a)
Pierre Derhet (Actéon, haute-contre H.481)
Morgane Heyse (Diane, Chasseur)
Luciana Mancini (Junon, Hyale)
Sojeong Im (Daphné, Chasseur)
Andrea Gavagnin (Chasseur, Nymphe)
Emanuele Petracco (Chasseur, Nymphe)
Andrés Soler Castaño (Chasseur)

Scherzi Musicali

Nicolas Achten (clavecin et direction)

1 CD digipack Ricercar RIC 487, Enregistré du 9 au 12 juillet 2025 au Studio Dada, Schaerbeek (Bruxelles), 78′

D’Actéon, nous avons tous des souvenirs émus de cette petite pastorale composée à l’époque féconde où Charpentier était au service de Mademoiselle de Guise, c’est-à-dire de Marie de Lorraine. Il y composa alors d’admirables motets de maîtrise pour petits effectifs, dont cet Actéon. Nul besoin de rappeler que l’intrigue est tirée d’Ovide, que l’on rencontre si souvent au détour de nos livrets baroques. Il faut dire que cette métamorphose permet les scènes de chasse et un dénouement tragique. William Christie nous en avait ravi, en 1982 déjà, dans un enregistrement séminal où Actéon était interprété par Dominique Visse (Harmonia Mundi). On y retrouvait alors la crème des Arts Florissants : Agnès Mellon, Guillemette Laurens, Jill Feldman, Vincent Darras, Michel Laplénie… Dans l’orchestre, il y avait Konrad Junghänel, Jay Bernfeld, Marianne Muller, Daniel Cuiller, entre autres.

La particularité de cette relecture par Scherzi Musicali, c’est d’y avoir adjoint une seconde version, retravaillée pour une reprise à l’automne 1684, après la création du printemps. Cet Actéon changé en biche est cette fois-ci confié à un dessus. Pour le reste, bien qu’il y ait de petites adaptations et quelques transpositions, la structure comme le déroulement sont très proches. Le rôle d’Arthébuze est par contre supprimé de la seconde version et la plainte d’Actéon se retrouve recomposée ; d’autres tessitures sont principalement abaissées d’un ton.

Disons-le tout net : l’enregistrement est une réussite éclatante. D’abord par le choix des chanteurs. Pierre Derhet est magnifique en Actéon. Remarquable d’intelligence dramatique, magnifique dans le respect de la prosodie et de l’accentuation, son timbre noble et agréable de haute-contre n’est ni trop mignard, ni trop héroïque. Parfait gentilhomme, Pierre Derhet évoque en effet un peu de grands devanciers comme Howard Crook.

On admire également une extraordinaire fluidité dans les enchaînements des scènes et des séquences. Pastorale en musique oblige, format de chambre sans doute confié à l’époque simplement à quelques jeunes domestiques, Actéon progresse par micro-scènes, un peu à la manière d’un Didon et Énée. Nicolas Achten parvient à enchâsser les différentes textures et les différentes scènes avec un naturel confondant. Voyez la scène première : le chœur pressé, dramatique, dynamique des chasseurs ; l’élégie douce, nostalgique du « Déesse par qui je respire » d’Actéon ; brève échappée, et puis le retour des chasseurs, énergique, plein d’entrain. Les airs, comme cette gavotte, donnent envie de danser (bien évidemment pas pour la célèbre Plainte). Il y a là une manière très aboutie de camper les choses en trois coups d’archet de basse de viole et un joli accord de clavecin.

Autre motif de satisfaction : un équilibre ténu dans la prononciation. Nos lecteurs savent nos réticences quant au français restitué. Outre les controverses des musicologues sur la « bonne » prononciation, trop souvent, celle-ci nuit à la compréhension du texte, tout à fait essentielle dans la musique française, en particulier la tragédie mise en musique. Certains, comme Hugo Reyne, en sont revenus, ayant, après leurs essais, regagné le territoire du français classique. Ici, Scherzi Musicali réussit un pari : celui d’être au plus près de la prononciation de 1684 via le suivi des instructions du traité de Bénigne de Bacilly (L’Art de bien chanter, 1679), quasiment contemporain, en le nuançant parfois lorsque les artistes ont trouvé des partis pris ou des archaïsmes. Toutefois, dans la réalisation, par rapport par exemple aux réalisations de Vincent Dumestre, ce français est extraordinairement intelligible et la pointe d’accent presque québécois lui apporte un charme indéniable, tout en n’oblitérant pas l’immédiateté ou la théâtralité de la perception.

Autre sujet de satisfaction, la capacité de Nicolas Achten à respecter les petites ariettes strophiques sans prétention. « Loin de ces lieux tout cœur profane » donne incroyablement envie d’aller siffloter sur le Pont-Neuf. Idem pour « Ah, qu’on évite une langueur » que l’on chanterait très bien au coin du feu. Le contraste avec les grandes scènes nobles n’en est que plus grand. Scène troisième où le drame commence à se nouer avec ses soupirs dans les sous-bois… paf, un micro-bruitage et Actéon est découvert dans son buisson. Il n’aurait pas dû être aussi voyeur.

On pourra peut-être reprocher que les récitatifs lors de la scène de la découverte d’Actéon par Diane soient relativement posés, mais ils sont portés par une grande puissance théâtrale. De même, on admire la Diane noble et droite de Morgane Heyse et sa capacité à décocher quelques aigus furieux. En face, Actéon n’en mène pas large et Pierre Derhet convoque tout le charme et le soyeux de son médium, allant même jusqu’à invoquer le hasard ou son innocence. Mais c’est une Diane d’une élégance fière qu’il a en face. Le chœur « Vante-toi maintenant, profane » avec ses accents madrigalesques très verticaux, appuie sur la filiation de Charpentier avec l’Italie, que l’on retrouve dans nombre de ses œuvres, et notamment son répertoire religieux. Le chœur « Autrefois intrépide », après sa transformation, est admirable de variété et de conviction, notamment le « Un poil affreux me sert d’habit ». Là encore, la familiarité du chef avec le répertoire italien de Monteverdi est frappante (on retrouve d’ailleurs des compagnons italiens de l’ensemble) : c’est presque du parlar cantando que ce récitatif. Dans « État où ce dieu m’a réduit, yeux qui m’aviez ravi le cœur d’un homme », le temps suspend son vol.

Deuxième écoute et passage à une voix de dessus. On pourra jouer au jeu des sept erreurs. Le chœur « Allons, allons, marchons, courons » voit une légère prévalence des flûtes, un rythme peut-être plus martial et plus pointé que dans la version précédente. Surtout, le passage à une voix de dessus est troublant. On avouera que dramatiquement, il est moins justifié. Et encore moins lorsqu’on bénéficie de la voix pure et tendre de Wei-Lian Huang, qui ferait une parfaite jeune princesse, une admirable nymphe, une captive éplorée, mais que l’on a du mal à imaginer incarnant l’intrépide chasseur. Autre motif de regret, la Plainte. Eh bien, certes, Scherzi Musicali sait y insuffler un climat, mais la version longue était encore plus insidieuse, plus prenante, plus désolée. On passe de 4 minutes 24 à 2 minutes 19 et c’est comme si le monde des chasseurs reprenait trop rapidement le dessus. Les deux œuvres sont incroyablement proches, et encore plus puisque Nicolas Achten a choisi de conserver le même casting. Diane est donc toujours superbement interprétée par Morgane Heyse ; Junon et Hyale par Luciana Mancini ; Sojeong Im prête sa fraîcheur à Daphné.

En définitive, cette seconde version n’apporte pas grand-chose de plus, sinon une curiosité historique et musicologique, en dépit des talents de la soprano. Même pour ceux qui chérissent l’ancienne version de William Christie, cette nouvelle réalisation s’impose, moins par la présence de la variante transposée pour voix de dessus, qui reste une curiosité pour amateurs avertis, que pour une réalisation exemplaire, lumineuse, naturelle, dramatique, en français restitué, et qui sait tirer de cette pastorale tout l’art, la matière et le frisson de la tragédie.

 

 

Viet-Linh Nguyen

Technique : enregistrement clair et très naturel

Étiquettes : , , , , , , , Dernière modification: 1 septembre 2026
Fermer