Rédigé par 6 h 36 min CDs & DVDs, Critiques

Livre de chevet (Buxtehude, Bruhns, Reinken, Böhm, Bach, Ein Klavierbüchlein, Yoann Moulin – Ricercar)

ein klavierbüchlein Moulin pochette

Ein Klavierbüchlein

Nicolaus Bruhns, Praeludium und Fugue en mi-mineur
Georg Böhm, Suite n°4 en ré mineur, Allemande / Courante / Sarabande / Gigue.
Dieterich Buxtehude, Toccata en fa majeur, BuxWV 157
Georg Böhm, Allein Gott in der Höh sei Ehr
Dieterich Buxtehude, Ciacona en do mineur, BuxWV159
Dieterich Buxtehude, Mensch, willt du leben seliglich BuxWV 206
Johann Sebastian Bach, Suite en mi-mineur BWV 996, Passagio-presto / Allemande / Courante / Sarabande / Bourée / Gigue
Johamm Sebastian Bach, Wer nur den lieben Gott lässt walten BWV 691
Johann Adam Reinken, Fuga en sol mineur
Georg Böhm, Praeludium, Fugue und Postludium en sol mineur
Christian Petzold, Menuet en sol majeur BWV anh.114

Yoann Moulin, clavecin Philippe Humeau, d’après Carl Conrad Fleischer

1 CD digipack Ricercar 2026, 70’

Depuis quand n’étions-nous pas aussi instantanément tombés sous le charme d’un enregistrement de clavecin ? A vrai dire pas si longtemps, et nos lecteurs se remémoreront les dithyrambes adressés en ces pages au Bach sous les tilleuls de Loris Barrucand et Clément Geoffroy (L’Encelade) entre autres… Tout y était affaire de volubilité, de légèreté, de symbiose entre les deux musiciens. Rien de tout cela présentement. Oubliez la puissance et les cavalcades scarlatiennes d’un Scott Ross, ou ses carrures charpentées  chez Bach, et reportez-vous au toucher terrien, à la suspension toute en attente d’un Alfred Brendel dans une sonate de Schubert ou Beethoven.

Oui, Yoann Moulin va sur ce disque à rebours de bien des approches actuelles du clavecin, repensant le temps de chaque note, en laissant les résonnances s’évanouir dans la caisse. Rien n’est évanescent, trop vite évaporé, rien ne se dilue dans la sagesse des conventions dans le clavecin du musicien. Au contraire, son toucher prend le temps de marquer les reliefs, d’appuyer les majeures, de varier les tempi. Un élargissement du spectre des possibles rendu possible par l’instrument utilisé, un clavecin contemporain à double clavier et pédalier construit par Philippe Humeau, d’après Carl Conrad Fleischer[1] (1680-1721 ?)[2], facteur à Hambourg. Un instrument complexe, qui permettait outre de jouer des pièces spécifiquement écrites pour ce type d’instrument, d’aborder des partitions initialement composées pour orgue. Le timbre du clavecin se teinte ainsi de couleurs nouvelles, offre un spectre allant de l’intimité chambriste à une envergure presque cathédrale, les deux claviers et le pédalier agissant comme un triptyque sonore permettant de démultiplier les nuances.

Yoann Moulin, qui achève avec cet enregistrement un cycle de trois disques consacrés au clavecin allemand des décennies précédant l’œuvre de Jean-Sébastien Bach, se détache à la fois de toute approche scolaire des compositeurs abordés, comme de tout épanchement ostentatoire pour délivrer un jeu de clavecin en prolongement direct d’un travail d’étude des partitions que l’on devine aussi rigoureux que patient. Car oui, tout fonctionne, tout émerveille dans ce jeu qui vient à point rappeler les vertus de la tempérance, l’art de la nuance et l’importance des résonnances, celles des notes, les unes par rapport aux autres, et celle des œuvres, entre parenté et filiation. Au-delà d’un clavecin dont la séduction réside plus dans la profondeur des sentiments que dans l’aguichage des atours, Yoann Moulin brosse un portrait du clavecin pré-bachien relevant du pointillisme, où chaque œuvre s’apprécie pour elle-même autant que par ses résonnances avec ses voisines.

Des architectures chromatiques composées par quelques aînés de Bach et dont la postérité a inégalement conservé la mémoire. Un disque où il est question d’héritage et d’influence, mais surtout de rencontres, et première d’entre elles avec Georg Böhm (1661-1733), que le jeune Bach côtoie à Lüneburg (Basse-Saxe) alors qu’il est encore adolescent[3]. Représenté ici par sa Suite n°4 en ré mineur offrant outre une Allemanda initiale savamment structurée et à la mélancolie légère rendue particulièrement gracieuse par le toucher classique et attentif de Yoann Moulin, une Courante habile jouant audacieusement de la complémentarité des deux mains pour une partition d’un beau relief. Avant un retour à une nostalgie plus souveraine dans la Sarabande et une Gigue finale plus lyrique, avec du souffle, du galop, et une cavalcade festive terminant brillamment cet exposé audacieux des capacités expressives de l’instrument. Si Bach se distinguera notamment par le spectre des sentiments et des tonalités déployées dans sa musique, ce n’est en effet pas sans le compagnonnage ou du moins le souvenir de quelques prédécesseurs.

Au rang de ces influences Dietrich Buxtehude (1637-1707) occupe une place de choix, lui qui fut ne l’oublions pas, l’un des musiciens les plus appréciés de son temps et que Bach rencontre à Lübeck à l’hiver 1703/1704. Presque un demi-siècle sépare les deux musiciens, ce qui n’empêcha pas semble-t-il une profonde admiration de Buxtehude envers le jeune Bach, à qui il aurait même proposé un mariage avec l’une de ses filles. Qu’importe, de l’illustre maître du contrepoint nous retiendrons présentement une Toccata en fa-majeur (BuxWV 157) sur laquelle Yoann Moulin ose dans un premier temps le toucher appuyé, presque lourd, laissant se répandre la vibration de chaque note, avant qu’au fil dérolant de la partition il ne se montre plus souple, plus sautillant, suivant un compositeur qui semble se délecter d’une musique d’une simplicité seulement apparente, et s’épanouissant dans un complexe entremêlement des lignes,  à l’exemple de cette Ciaconna en do-majeur (BuxWV 159) aux accents de progressive élévation.

Autre rencontre, et autre aîné, Johann Adam Reinken (1643-1722), présenté un peu abusivement dans le livret comme « quasi centenaire », lorsque Jean-Sébastien Bach le rencontre en 1720 à Hambourg alors qu’il postule aux fonctions d’organiste de la Jacobikirche et qu’il impressionne aussi son vénérable mais pas encore octogénaire confrère. Un Reinken dont Yoann Moulin interprète ici une Fuga en sol-mineur aussi maîtrisée, efficace que joviale, dégageant un sentiment d’exaltation bien rendu par la rigueur rythmique du claveciniste, qui impose cette pièce faussement secondaire comme l’un des grands moments de cet enregistrement et une partition dont la maîtrise de composition n’a rien à envier à un Jean-Sébastien Bach qui œuvra aussi avec un talent indéniable dans le genre.

Jean-Sébastien Bach que Yoann Moulin n’occulte pas dans la composition de son programme, intercalant au milieu des pièces de ses illustres aînés cette Suite en mi-mineur BWV 996, écrite à une date incertaine durant ses années de jeunesse (quelque part entre 1708 et 1717), œuvre composée pour Lautenwerk[4] qui étonnera par la variété de sa composition. Si le Passagio (presto) initial reprend les apanages d’écriture du stylus fantasticus, avec un bel éventail de spectre tonal et d’intonations, Bach ne tarde pas à nous emmener vers d’autres contrées, celles d’une Sarabande digne d’éloge en premier lieu par la profondeur de ses sentiments, puis d’une Bourrée et d’une Gigue qui au-delà de leur caractère emprunté à la musique française se remarquent toutes deux par une belle densité, classiques au risque de paraître un peu conventionnelles, mais sauvées par les intonations chaudes et boisées que le claviériste laisse se diffuser dans son jeu. Un Jean-Sébastien Bach que l’on retrouve aussi, tisant un lien entre sa musique pour clavier et ses compositions sacrées, dans le Wer nur den lieben Gott lässt walten (BWV 691) à la majesté introspective.

Cet éventail des rencontres de Bach avec ses grands aînés dont les pièces agissent comme autant d’adjuvants pour ce dernier s’offre aussi quelques détours par des références moins évidentes, des rencontres qui ne purent se faire. Ce fut le cas avec Nikolaus Bruhns (1665-1697) prématurément décédé mais dont Bach apprécia les rares œuvres conservées, à l’exemple de cet exceptionnel Praeludium und Fugue en mi-mineur ouvrant l’enregistrement, chef d’œuvre de relief, de clarté, d’éloquence boisée, peignant une vaste fresque de sentiments, passant de l’ostination à la narration mélodique avec un art de la transition laissant apprécier la maîtrise de composition déjà acquise par le jeune musicien. Et comme pour nous rappeler que si Bach su s’inspirer de ses contemporains, il fit parfois contre son gré, ombrage à ses contemporains, Yoann Moulin termine ce programme par un bref Menuet en sol-mineur BWV Anh.114 tellement représentatif de son style qu’il lui fut longtemps attribué avant d’être rendu à son véritable auteur, Christian Ptezold (1677-1733).

Vous l’aurez compris : cet enregistrement s’avère une véritable réussite, où Yoann Moulin propose un programme mitonné avec la plus grande acuité, puisant dans les grands inspirateurs de Jean-Sébastien Bach pour un petit livre qui a tout d’un grand musicien.

 

                                                           Pierre-Damien HOUVILLE

Technique : enregistrement clair et chaleureux.

[1] Famille comptant outre Carl Conrad, sont frère Johann Christoph (1676-vers 1728) et leur père, Hans Christoph (1638-vers 1694).

[2] Et appartenant à Benjamin Alard, connu notamment pour sa récente intégrale de l’œuvre pour clavier (orgue et clavecin) de Jean-Sébastien Bach (chez Harmonia Mundi).

[3] Des parentés dans les œuvres des deux compositeurs objet d’un enregistrement de l’ensemble Clématis en 2012, avec Leonardo Garcia Alarcon au clavecin et à la direction (Ricercar).

[4] Rarissime instrument composé d’un clavier et d’une caisse inspirée du luth, munie de cordes en boyaux, généralement de mouton et pour lequel Jean-Sébastien Bach fut l’un des rares compositeurs.

Étiquettes : , , , , , , , , Dernière modification: 8 août 2026
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