
Julie Depardieu © Laetitia d’Aboville
“Mozart et Caetera”
Portrait lyrique de Mozart en dix opéras
Wolfgang Amadeus MOZART (1756-1791)
Bastien et Bastienne (1768), Intrada Aria : Bastienne Mein Liebster Freund hat mich verlassen, Duo et Trio Bastienne/Bastien/Colas Lustig preist die Zauberein.
Ascanio in Alba (1771) Acte I, scène 2 Aria Ascanio, Cara, montano ancora, Acte I, scène 4 Coro Venga de sommi eroi
Mitridate, rè di Ponto (1770), Acte II, scène 15 Duetto Aspasia/Sifare Seviver non degg’io
Idomeneo, rè di Creta (1781) Acte II, scène 7 récitatif Vattene prence, Terzetto Elletra/Idamante/Idomeneo Pria di partir, O Dio
La Finta Giardiniera (1775) Acte I, Aria n°11 Sandrina Tienila porta aperta
Le Nozze di Figaro (1786) Acte IV n°26 Récitatif Figaro Tutto e disposto, Aria Aprite un po’quegli occhi Acte I, scène 5 récitatif Suzanna/Cherubino Va là, vecchio pedante, Aria 6 Cherubino Non so piu cosa son, cosa faccio
Der Schauspieldirektor (1786) Acte I n°3 Terzetto Madame Hertz/Mademoiselle Silberklang/Monsieur Vogelsang Ich bin die erste sängerin
Don Giovanni (1787) Acte I Aria Ottavio Dalla sua pace
Cosi fan tutte (1790) Acte I, scène 9 récitatif Son partiti Terzettino Soave sia il vento
Don Giovanni Acte I récitatif Alfin siam liberati, Zerlinetta gentil, Duetto Zerlina/Don Giovanni Là, ci darem la mano
La Flûte Enchantée (1791) Acte II, Aria n°14 La Reine de la Nuit Der hölle Rache kocht meinem Herzen, Acte II Aria n°21 Duetto Papageno/Papagena
La Nozze du Figaro (1786) Acte IV scena ultima Contessa, perdono…Tutti contenti saremo
Béa Droz, soprano
Caroline Gütensperger, soprano
Céleste Ingrand, mezzo-soprano
Ulysse Timoteo, ténor
Alexandre Munsch, baryton
Les Paladins
Jérôme Correas, direction musicale
Julie Depardieu, mise en scène
Damien Robert, collaboration artistique à la mise en scène
David Belugou, scénographie et costumes
Collège des Bernardins, Paris, mardi 19 mai 2026
Mozart, …en dix petites madeleines ! Après avoir convoqué le souvenir du couple formé par Clara et Robert Schumann au festival Pianopolis d’Angers, Julie Depardieu se tourne vers Wolfgang Amadeus Mozart, avec la complicité musicale de Jérôme Correas et des Paladins. Prenant un visible plaisir à son rôle de récitante, l’actrice nous embarque dans la narration de la (courte) vie du prodige viennois dont l’existence par sa brièveté ne fut jamais redite, mais au contraire toujours recherche d’un dépassement de soi.
Le dispositif peut surprendre : empilant quelques extraits des œuvres lyriques du compositeur, au risque que ce condensé ne prenne des allures de « digest ». Il trouve cependant rapidement un certain équilibre, principalement du fait d’un déroulé (presque) toujours chronologique, à l’évidente simplicité, mais permettant de souligner la progression stylistique du jeune Mozart, l’affirmation progressive de sa personnalité. Hélas, 1h15 c’est bien bref pour une relecture de l’œuvre mozartienne bien que la variété des extraits choisis évite l’écueil du “best of”.
Pour cette première sous les voûtes de la grande nef du collège des Bernardins Julie Depardieu et Jérôme Correas optent pour une mise en espace racée : les cinq protagonistes évoluent sur une estrade ou au milieu de la salle, entre les rangs des spectateurs placés de chaque côté. Cinq chanteurs, issus des jeunes talents du CRR de Paris, de la Haute école de musique de Lausanne et du CNSMD de Paris aux jolis costumes d’époque s’attellent à cette évocation originale de dix des environ vingt opéras du compositeur (décompte variable selon l’intégration faite ou non de quelques œuvres à la structure hybride et autres inachèvements).
Si nous n’aurions pas été contre une petite incursion du côté du Jener Donnerworte Kraft issu du Devoir du Premier Commandement (1767), à notre appréciation l’un des premiers sommets des partitions mozartiennes, c’est avec l’à peine plus connu Bastien et Bastienne composé l’année suivante (1768) que débute la représentation, à mi-chemin entre théâtre et récital lyrique. L’occasion pour la soprane suisse Caroline Gütensperger de délivrer un Mein liebster Freund hat mich verlassen subtil, d’une voix qui d’une affirmation encore un peu timide laisse déjà entendre relief, nuances et contraste des sentiments sur cette partition d’un Mozart encore enfant, déjà musicalement brillant, bien qu’encore engoncé dans les conventions de son temps.

Mozart et Caetera © Laetitia d’Aboville
La suite peut être entendue comme une inexorable affirmation du brio mozartien. Le Cara, lontano ancora tiré de Ascanio in Alba (1771, Acte I, scène 1) brille déjà de son rythme enlevé, de sa rythmique affirmée, rivalisant avec les meilleures compositions lyriques de son temps. Et à Mozart de déployer tout son talent pour des arias à plusieurs où déjà il excelle à entremêler les voix avec un sens aigu de l’équilibre et de la synergie gracile. Jolie idée pour illustrer cette idée que d’aller rechercher le duetto Se viver non degg’io (Aspasia/Sifare dans Mitridate, rè di Ponto Acte II, scène 15, en 1770) et l’un peu plus tardif terzetto Pria di partir, O Dio (Elettra/Idamente/Idomeneo dans Idomeneo, rè di Creta Acte II, scène 7, 1781). Jérôme Correas et Les Paladins, que nous espérons voir un jour embrasser un opéra dans son intégralité, insufflent à la musique du jeune Mozart allant et rythme, fougue ou au contraire intimité, soulignant les coutures et les rebonds des partitions avec une transparente affinité pour le compositeur, et cela malgré une salle dont la beauté architecturale ne s’avère pas la plus appropriée à la verve d’effectifs un peu étoffés.
Et nous sommes reconnaissants aux concepteurs du spectacle d’aller aussi fouiner du côté d’arias moins connus, d’œuvres plus secondaires, à l’exemple de La Finta Giardiniera (1775) d’où est tiré ce très mélodieux Geme la tortorella/Tieni la porta aperta (Acte I, aria n°11), chef d’œuvre de gracilité ancillaire annonçant la maturité et l’audace dont saura faire preuve le compositeur dans ses partitions les plus tardives. C’est aussi le cas avec Der Schauspieldirektor (1786), avec ce malicieux terzetto Ich bin die erste sängerin, extrait de ce bref singspiel rarement donné.
Les différents extraits sont ponctués par les interventions de Julie Depardieu (et parfois des chanteurs eux-mêmes) composant un narratif retraçant les principales étapes de la vie du compositeur, un parcours où l’amour, celui des siens, familial, mais aussi quelques passions plus extérieures, s’avère central. Pour preuve ces émouvants échanges épistolaires entre Wolfgang Amadeus Mozart et son père Léopold sur la fin de son existence. Et si ce fil rouge, concentré et didactique, se montre forcément partiel, notons qu’il est une excellente introduction à la vie et à l’œuvre du compositeur pour les plus jeunes des spectateurs, qui trouveront en ce spectacle l’occasion de quelques éblouissements.

Mozart et Caetera ©Laetitia d’Aboville
D’éblouissement, il en est question, les grands classiques du compositeur n’étant pas éludés, des Noces de Figaro[1] avec plusieurs arias dont un charmant Non so piu cosa son, cosa faccio délivré avec aisance et souplesse par la voix pleine de promesses et d’une apparente facilité par la mezzo-soprano Céleste Ingrand. Ulysse Timoteo, peu familier de ce type de répertoire, démontre de belles qualités vocales mais campe un Ottavio un peu timide dans le Dalla sua pace (Don Giovanni, Acte I, aria n°10b), alors que l’œuvre, l’une de celles de Mozart où les personnages sont les plus dessinés, se prête aux interprétations plus personnifiées, voire dotées d’un second degré tout péninsulaire.
Car s’il est un trait des compositions tardives de Mozart, c’est bien de savoir avec plus de clarté et de pertinence à chaque œuvre jouer des traits de caractères insufflés aux personnages par ses librettistes pour composer des arias d’autant plus élégiaques qu’ils tendent vers la simplicité formelle de la ligne mélodique, sans se départir de prouesses vocales. C’est le cas du terzettino Soave sia il vento (Cosi fan tutte, Acte I, scène 9) et avec encore plus de flamboyance démonstrative sur l’incontournable air de la Reine de la Nuit, Der hölle Rache kocht meinem Herzen (La Flûte Enchantée, 1791), sur lequel Béa Droz, à la technique structurée, insuffle un lyrisme moins exalté et virtuose que nombre de ses consœurs, mais recentrant cette pièce maîtresse dans une dimension de simplicité, d’immédiate efficacité assez séduisante. L’acmé de la pertinence mozartienne restant sans doute le duetto Papageno/Papagena (Acte II, aria n°21) où nous retrouvons Caroline Gütensperger, associée au baryton Alexandre Munsch, belle révélation de la soirée, doté d’une voix dont la palette peut gagner en éventail, mais d’une belle présence et insufflant couleur et personnalité à ce grand classique.
Filante et virtuose, la trajectoire de l’œuvre lyrique de Wolfgang Amadeus n’en demeure pas moins marquée par une diversité remarquable, tendant de plus en plus vers une évidence mélodique, une efficacité formelle laissant à la vocalité de ses interprètes le soin de sublimer les sentiments de leurs personnages. Un Mozart qui n’aura fait au cours de son existence que rapprocher sa musique de l’humanité de ses personnages. C’est ce que vient nous rappeler avec justesse ce spectacle, éclairante mise en perspective d’une œuvre qui ne cesse de ravir un large public.
Pierre-Damien HOUVILLE
[1] Dont l’originalité du livret de Lorenzo Da Ponte aurait pu être soulignée, comme des deux autres écrits pour Mozart par le librettiste.
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