Rédigé par 11 h 53 min CDs & DVDs, Critiques

De beaux enfants (Bach, Sonates en trio, Les Curiosités Esthétiques : Bernhardt, Pinet, Roth – EnPhases)

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Jean Sébastien BACH (1685 – 1750)
Sonates en trio, d’après les BWV 1027, 1028 et 1029
Fantasia BWV 904

Les Curiosités Esthétiques :
Vincent Bernhardt, pianoforte Kerstin Schwarz d’après Cristofori
Jean-Pierre Pinet, traverso Giovanni Tardino d’après Buffardin
Vincent Roth, violoncello da spalla Eliakim Boussoir d’après Hoffman

1 CD digipack, ENP 022, enr. à l’Arsenal de Metz du 2 au 5 novembre 2022, EnPhases, 49’20

Encore des transcriptions de Bach, se dit d’un air las le critique musical. Il saisit nonchalamment un verre d’eau gazeuse (italienne), une gélule de paracétamol, lorgne avec regret et plaisir coupable sur un remastering du mythique Don Giovanni de Glyndebourne de 1937 (ça vous a tout de même une autre gueule que Currentzis et ses cavalcades hachées quoique baroquisantes). On hausse les sourcils sur l’association, incongrue, entre les Modernes (ce pianoforte) et les Anciens (ce violoncello da spalla si cher à Sigiswald Kuijken). La jaquette bleutée est doucement rassurante mais ce n’est certes pas Leipzig ni aucun autre lieu bacchien (Dresde). Les Curiosités Esthétiques aiguisent la nôtre.

Il se fait tard. On a écouté trois fois le disque, sans trop s’en rendre compte, la fonction “repeat” étant activée. On l’a écouté trois fois, car il coule de source. Avec un naturel, une fluidité, une évidence éclatante. Une discrétion souriante. Une persuasion feutrée de Jésuites. L’on souhaite écrire que les trois interprètes s’effacent derrière leurs instruments, et – si certains osent en douter – c’est évidemment un compliment, que démontre le soin extrême du livret à décrire les détails de facture instrumentale, même si l’on aurait aimé davantage de photos détaillées.

Alors passons rapidement sur la transcription elle-même, nous sommes abreuvés de celles-ci, et elles sont tout à fait dans l’esprit de l’époque. Le violoncello da spalla s’empare de la ligne de viole de gambe et la flûte traversière joue la main droite du clavecin ; la basse chiffrée par Vincent Bernhardt, réalisée et enrichie à deux mains à partir de celle de la seule main gauche du clavecin, harmonique ou contrapuntique, les accompagne avec finesse et à-propos. La Fantaisie BWV 904 pour clavier (sans doute destinée à l’orgue, au clavecin voire au clavicorde, on ne sait pas trop) demeure inchangée dans sa partition, et interprétée au pianoforte.

Que dire ? que Les Curiosités Esthétiques ont mûrement pensé leurs transcriptions, afin de rassembler des instruments contemporains de Bach. L’on se permettra tout de même de nuancer la note d’intention de Jean-Pierre Pinet qui explique son choix : “Nous avons choisi des instruments dont Bach a rencontré les facteurs. Leurs sons, sans doute, se sont mêlés à Dresde dans les années 1725. Les copies dont nous disposons portent en elles la mémoire de leurs prestigieux modèles. Nous y tenions : dans la musique de Bach, la psychologie des timbres prend une place prépondérante. C’est là, dans les nuances qu’ils dispensent, par les ivresses qu’ils suscitent, que se constitue leur gréement symbolique.” 

Car autant Bach a pu essayer un Silbermann, notamment lors du fameux épisode de la visite à Frédéric II en 1747 à Potsdam, autant la probabilité qu’il ait pu connaître un réel instrument Cristofori, a fortiori le rencontrer est tout de même bien faible ! Lui, dont la production pour la cour des Médicis à Florence est restée confidentielle (comme en témoigne le faible nombre d’instruments survivants, à peine trois !). De manière un petit peu audacieuse, voire capillotractée – Kerstin Schwarz note que l’un des pianos de Silbermann, celui du Germanisches Nationalmuseum de Nuremberg daté de 1749, révèle « un type de fonctionnement des marteaux presque identique à celui trouvé dans le piano de 1726 de Cristofori ». Ainsi, il est possible que Silbermann ait pu faire un examen détaillé du piano de Cristofori. De là à en déduire que Bach lui-même a pu en toucher un ou connaître le facteur, il y a tout de même un Rubicon à franchir.

Mais oublions l’obsession musicologique car cette magnifique copie de piano fabriquée en 1995 par Karstin Schwartz sonne magnifiquement. Son timbre, discret, articulé, d’une douceur précise et nuancée, se marie particulièrement bien au traverso. Celui-ci, dû à Giovanni Tardino, dévoile un timbre très humain, chaleureux, extraordinairement homogène sur la tessiture, d’une étonnante égalité quelles que soient les notes, y compris les plus aiguës, d’une sensualité évocatrice. Jean-Pierre Pinet sait le faire chanter avec une virtuosité déconcertante de facilité et de naturel.

Enfin, il y a le violoncello da spalla, copie d’un instrument conservé justement à Leipzig, et réalisé par Eliakim Boussoir en 2010. Ses cinq cordes lui octroient une superbe clarté. L’on avouera être un peu sur sa faim par rapport aux éloges de Gottfried Walther en 1732 : “la viola da spalla fait grand effet lorsqu’elle accompagne parce qu’elle pénètre avec force et peut exprimer les notes clairement. Une ligne de basse ne peut être exécutée de façon plus distincte et claire qu’avec cet instrument. Il est attaché par un ruban à la poitrine et en même temps posé sur l’épaule droite, et ainsi, rien ne retient ni n’empêche sa résonance.”). Le jeu de Vincent Roth, tout en nuances, en subtilités et en rondeurs, ne souligne peut-être pas assez ni les basses, ni la puissance nerveuse de l’instrument, qui est peut-être finalement l’une de ses caractéristiques, puisqu’on a jamais connu, y compris sous l’archet de Sigiswald Kuijken de violoncelli da spalla particulièrement brutaux. Qu’on se le dise : l’association de ces trois timbres vaut plus que chacun des instruments pris individuellement. Et l’alchimie prend indubitablement, car Les Curiosités Esthétiques ont trouvé le secret d’une potion magique.

La fusion troublante des timbres, et notamment des deux lignes de dessus, du traverso et du violoncello da spalla, est absolument admirable de complicité et de couleurs. De même, le pianoforte sait parfois faire oublier qu’il en est un. L’« Allegro moderato » de la BWV 1027 nous a troublés au point que l’on se demandait si Vincent Bernhardt n’avait pas troqué son pianoforte pour un clavecin ou un jeu de luth au clavecin. C’est dire la précision du toucher et le subtil équilibre avec les voix de dessus qui se défait constamment, grâce à une transcription particulièrement aboutie.

Du côté des regrets ou des choix, les musiciens ont résolument opté pour une interprétation tout en douceur, en retenue, faite de lumière tamisée et de couleurs nuagées. L’on s’imagine aisément dans un cabinet du XVIIIe siècle, entourés de pastels et d’aquarelles, sans mignardise, mais lovés dans une vivacité tendre. Le souffle est parfois un peu court ; la ligne se découpe souvent en brèves sections, parfois en note-à-note perlé. Il y a une élégance folle, d’aristocrate en robe du soir, qui se tient et se retient. Peut-être la flûte de Jean-Pierre Pinet s’abandonne-t-elle un petit peu plus à l’effluve de son éloquence. Mais l’on avouera qu’on aurait parfois aimé un continuo plus marqué de la part de Vincent Bernhardt, ou un relief plus nerveux sous l’archet jamais ivre de Vincent Roth, qu’il puisse allier cette légèreté caressante du toucher à plus d’excitation dans les passages vifs.

Qu’importe, il y a énormément de moments de suspension au lyrisme solaire : l’Andante de la BWV 1027, l’Adagio et l’Andante de la BWV 1028, le trop court Adagio des BWV 583 et BWV 585. Il y a des pépiements et de l’espièglerie dans le Vivace de la BWV 1029. À 49 minutes 20, le disque s’arrête déjà : preuve que les interprètes n’ont pas cherché à bourrer les urnes et se sont arrêtés une fois le fruit d’un travail, sagement pensé, accompli.

Les Curiosités Esthétiques portent bien mal leur nom, car cet enregistrement, certes esthétique, mérite bien plus que de s’empoussiérer sur les étagères d’un cabinet des curiosités. Certes, du fait de ses transcriptions inédites, il ne peut prétendre à être un enregistrement de référence de ces trois sonates pour viole de gambe et clavecin (dont la première, de toute manière, était déjà sans doute une transcription). Mais au Panthéon de la beauté et de la mesure – et nous sommes là dans de la haute couture – ces sonates en trios à la beauté discrète méritent une place de choix.

 

Viet-Linh Nguyen

Technique : enregistrement naturel, chaleureux et équilibré.

Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , Dernière modification: 14 avril 2026
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