« Je n’ai pas passé un jour sans t’écrire ; je n’ai pas passé une nuit sans te serrer entre mes bras ; je n’ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l’ambition qui me tiennent éloigné de l’âme de ma vie. Au milieu des affaires, à la tête des troupes, en parcourant les camps, mon adorable Joséphine est seule dans mon cœur, occupe mon esprit, absorbe ma pensée. »
(Lettre du général Bonaparte à son épouse Joséphine, 10 Germinal, An IV (30 mars 1796). Correspondance générale de Napoléon Bonaparte, vol. 1, n°439)

Au Salon de Joséphine
Romances et airs d’opéra du temps du Premier Empire
Œuvres de Pierre-Jean Garat, Giovanni Paisiello, Hortense de Beauharnais, Étienne-Nicolas Méhul, Gaspare Spontini, Louis-Emmanuel Jadin, André-Ernest-Modeste Grétry, Johann Baptist Krumpholtz, François-Joseph Naderman et Daniel Steibelt
Pauline Dutilleul, mezzo-soprano
Aline Zylberajch, pianoforte (pianoforte Jean-Guillaume Freudenthaler, Paris, 1814)
Pernelle Marzorati, harpe
1 CD digipack enregistré en juillet 2021 à la Salle de Musique de La Chaux-de-Fonds (Suisse), Palazzetto Bru Zane, Ramée / Outhere Music, 65’49
Voici un disque plein de sensualité, d’amour, de complaintes et de drames. Peu d’interprètes suffisent pour cette ambiance intime, voulant recréer le salon de Joséphine. À La Malmaison, elle organisait des concerts hebdomadaires, mais des soirées musicales plus informelles avaient lieu presque tous les jours. Loin de grosses machines de cour, ce petit voyage nous recrée avec sensibilité, tendresse, élégance et raffinement les soirées musicales du Premier Empire, et cette existence relativement solitaire pendant que le général Bonaparte, le Premier Consul à vie ou encore l’Empereur guerroyait à travers cette Europe qu’il traversa comme un météore.
Il y a la superbe harpe de Pernelle Marzorati, goutte d’eau sur pierres brûlantes. Une harpe tendre, touchante, attachante, presque une harpe d’Ancien Régime, en un temps où la gaze et la toile de Jouy, les méridiennes, les duchesses brisées et les lits à la polonaise incitaient au repos.
Et puis il y a cette voix, celle de Pauline Dutilleul, au mezzo envoûtant. Le timbre plein, dense, stable, la féminité qui s’en dégage, les inflexions, les nuances, les frémissements, le sens du mot, comme dans le “Tout me plairait s’il était là”, air de Pierre-Jean Garat, chanteur bien célèbre de l’époque (1762-1824), ou encore “Une hirondelle” d’Hortense de Beauharnais qui aurait pu être gentillette, mais se voit transmuée par cette voix caressante et enveloppante. Elle nous dit d’où cette hirondelle vient ; l’Empereur y voit les promesses des bras de sa bien-aimée.
Idem pour le pianoforte d’Aline Zylberajch, un magnifique Jean-Guillaume Freudenthaler, parisien, de 1814, derniers feux de l’Empire, prêté par la collection Ad Libitum. L’ “Andante”, extrait de la Sonate pour pianoforte opus 37 n°1 de Daniel Steibelt — dont on aurait voulu l’œuvre en intégrale — sait en quelques instants nous rappeler les temps heureux du classicisme. Il y a de la sonate mûre de chez Haydn derrière ces entrelacs. Ça trille. Et puis revoici les tintements : le piano et la harpe dialoguent avec complicité. La captation ne met pas l’un au-dessus de l’autre, au prix peut-être de sous-estimer la projection du piano.

La château de Malmaison © Muse Baroque, 2019
“Plaisir d’amour” se déguste comme un plaisir coupable. C’est connu, c’est gentil, on l’avale comme un chocolat Mon Chéri trop sucré. On s’amuse parfois un peu plus : “Chi vuol la zingarella” de Paisiello par exemple, lutin, sautillant. Ou encore des petits riens : “J’ai de la raison, j’aime la sagesse”.
Parfois s’invite le grand répertoire en réduction pour piano et voix : “O Nume Tutela” de la fameuse Vestale de Gaspare Spontini. Et finalement, les grands effectifs ne manquent pas à cette interprétation sombre et nacrée qui nous tire vers le drame et le grand répertoire. Idem pour le “Che chiedi ? Che brami ?”, air italien flottant. On saluera les pièces pour harpe de Krumpholtz ou Naderman, tandis que la soirée s’achève en une nostalgie, encore une fois d’Ancien Régime, avec une transcription du monologue de Mademoiselle de Saint-Yves du sémillant Huron de Grétry, compositeur préféré de Marie-Antoinette, qui traversa les régimes avant de s’éteindre en 1813.
Il est de cet enregistrement comme de l’épouse répudiée de l’Empereur : c’est un jardin de roses.
Viet-Linh Nguyen
Technique : Voix très en avant, très beau timbre des instruments, pianoforte un peu en retrait.
Étiquettes : André-Ernest-Modeste Grétry, Daniel Steibelt, Dutilleul Pauline, Étienne-Nicolas Méhul, François-Joseph Naderman, Gaspare Spontini, Giovanni Paisiello, Grétry, Hortense de Beauharnais, Johann Baptist Krumpholtz, Louis-Emmanuel Jadin, Marzorati Pernelle, Muse : coup de coeur, Musique classique, Outhere, Palazzetto Bru Zane, Pierre-Jean Garat, Ramée, Zylberajch Aline Dernière modification: 2 mars 2026
