
Voix Humaines,
Marin Marais (1656-1728),
Pièces inédites pour flûtes,
La Polonoise (livre 2)
Suite en Mi mineur,
Plainte (Manuscrit Panmure)
Suite en Sol majeur,
Les Voix Humaines (Livre 2)
Suite en Do
La Sautillante (livre 4)
La Guitare (Livre 3)
Caprice ou Sonate (Livre 4)
Suite en Sol mineur
Les Musiciens de Saint-Julien :
François Lazarevitch (flûte traversière et musette),
Lucile Boulanger (viole de gambe),
Eric Bellocq (archiluth, guitare),
1 CD digipack, Alpha / Outhere, 2025, 70′
Voici un disque nouveau, mais avec un programme que nous avons déjà évoqué dans ces pages. Souvenez-vous, lors de l’édition 2024 du Festival d’Hardelot, François Lazarevitch et ses Musiciens de Saint-Julien étaient venus présenter et interpréter cette suite de pièces pour flûte, ou musette, inédites et assez curieusement signées de la main de Marais. Curieusement, car si Marin Marais reste en mémoire pour ses compositions de viole de gambe, il n’est guère associé dans nos esprits à des œuvres pour flûte.
Sans doute devrons nous actualiser nos grimoires après écoute de ce disque, avec tout ce que l’émergence de ces œuvres doit à la saveur du hasard, au fruit de la curiosité. Il y a à la genèse de ce disque…une vente aux enchères, qui en 2023 voit le flûtiste et collectionneur américain Michael Lynn[1] faire l’acquisition à quelques mois d’intervalle de deux manuscrits de partitions du premier XVIIIème siècle. Si le premier regroupe des œuvres pour flûte de Jacques Hotteterre, Michel de la Barre et Pierre Gautier de Marseille, douze duos pour flûte et basse de Marin Marais viennent compléter l’ouvrage, les premiers connus de ce compositeur. Quant au second manuscrit, essentiellement consacré à Couperin, il contient en sus un bon nombre de pièces non signées, dont une dizaine commune avec celles de Marin Marais du premier manuscrit, pouvant donc laisser supposer qu’au moins une partie des œuvres anonymes restantes soient de la main de ce dernier.
Il n’en fallait pas plus – ou disons plutôt que c’était bien assez – pour éveiller la curiosité de François Lazarevitch dont on connait, au-delà de ses qualités d’instrumentiste, la curiosité et une appétence de défricheur propice à s’aventurer dans les contrées peu ou pas explorées de la musique pour flûte. C’est ainsi qu’après échange avec Michael Lynn, copie de ces partitions inédites échoie entre les mains de François Lazarevitch, qui en débute l’exploration.
Le présent album est le fruit de ce travail, présentant pour la plupart des pièces absolument inédites à nos oreilles. Pour celui-ci, les Musiciens de Saint-Julien se présentent dans une formation réduite, recentrée sur des comparses de longue date du flûtiste, à savoir Lucile Boulanger (solaire viole de gambe, c’est une évidence) et Eric Bellocq (léger archiluth et guitare baroque, autre évidence).
Comme le mentionne François Lazarevitch dans le livret de présentation de l’enregistrement, ce territoire terra incognita de la flûte se révèle par bien des aspects fort surprenant. Techniquement tout d’abord, Marin Marais n’étant pas un « souffleur », il pense, conçoit sa composition avec une logique d’archet, d’où de nécessaires ajustements de la cohérence tonale, et des phrases instrumentales souvent longues, que François Lazarevitch mentionne comme compliquées à mener d’un seul souffle. Mais au-delà de cette complexité, qui nous le comprenons, ne fut pas totalement pour déplaire à notre flûtiste, qu’en est-il musicalement ?
La flûte traversière de ces pièces de Marin Marais, composées vraisemblablement dans les toutes premières années du XVIIIème siècle est encore un instrument soliste émergent, connaissant plusieurs évolutions techniques (notamment par la famille Hotteterre, et avant les évolutions de Boehm au XIXème) et dont le complet déploiement de l’expressivité sera l’œuvre de compositeurs légèrement postérieurs à Marin Marais (Bach, Hasse, Vivaldi, Telemann…). Le traverso chez Marin Marais cherche encore sa complète personnalité et se contente encore quelque peu de se lover dans des formes instrumentales existantes, principalement des rythmes de danses, gigue, courante, passepied et autre sarabande. C’est ainsi que nous trouvons sur ce programme nombre de courtes pièces, comme autant de démonstration de la capacité de l’instrument à s’approprier une forme musicale. Les pièces de la Suite en Mi mineur sont ainsi l’occasion de découvrir une Symphonie, à la flûte, non dénuée d’ampleur, avant un enchainement vers une Courante, un Passepied rythmés et enlevés et une Sarabande mentionnée avec justesse « gratieuse ». Si les Menuets succédant sont plus anecdotiques, un Rondeau et une Gigue très typiques viennent agréablement conclure les pièces de cette suite.
Cette capacité de Marin Marais à faire entrer son instrument dans un répertoire de formes existantes constitue à la fois l’originalité de ce programme, et aussi une limite à ces compositions, aux formes assez classiques, Marin Marais ne s’affranchissant pas avec la flûte de contraintes stylistiques lui permettant d’emporter son instrument vers plus de liberté formelle et l’expression d’une personnalité instrumentale propre. De même, la brièveté de nombre de pièces confère parfois au disque l’aspect d’un enchaînement de curiosités plus que la présentation d’une grande œuvre.
Il n’empêche que les pièces de la Suite en Sol majeur réservent encore quelques belles surprises, une Allemande enjouée, un Rondeau joyeux et une Muzette de Monsieur Marais, d’une sobriété tout à fait appropriée. Mais si nous retrouvons sur ces pièces le son chaud, boisé et rond de François Lazarevitch associé à son sens toujours aussi affirmé de la cadence et de la structure, c’est vers quelques pièces entremêlées à ce programme que nous aimons d’autant plus le voir musarder. Et quand François Lazarevitch musarde, c’est souvent à la musette (présentement dans un instrument du XVIIIème, en ivoire de l’atelier Chédeville), comme pour ces airs de Gavottes extraits de la Suite en Do ou pour cette Sautillante, issue du Livre 4 des suites de Marin Marais.
Au-delà de ces pièces inédites, François Lazarevitch incorpore à son programme des transcriptions de pièces de violes de gambe, suivant en cela les recommandations de Marin Marais lui-même qui notamment dans son Livre 2 proposait certains instruments de substitution à ses propres compositions. Ainsi la pièce introductive du disque, cette Polonoise (Livre 2) jouée à la flûte, aussi structurée qu’entraînante, très caractéristique des compositions de Marin Marais. Les deux complices de François Lazarevitch, qui dans la plupart des pièces assurent la basse des pièces, se réservent quelques échappées en soliste, Eric Bellocq sur La Guitare, où se dernier transpose donc à la guitare une œuvre pour viole imitant la guitare et Lucile Boulanger qui avec ses Voix Humaines reprend magnifiquement cette œuvre phare de Marin Marais dont le compositeur propose lui-même une version pour flûte proposée quelque peu auparavant dans ce programme.
Un nouveau jalon, non une révolution.
Pierre-Damien HOUVILLE
Technique : enregistrement clair et équilibré. Belle présence du traverso.
[1] Dont nous invitons nos lecteurs et autres curieux de l’instrument à aller consulter le très intéressant site présentant sa collection www.originalflutes.com
Étiquettes : Alpha, Bellocq Eric, Boulanger Lucile, flûte, Lazarevitch François, Les Musiciens de Saint-Julien, Marin Marais, Muse : argent, Outhere, Pierre-Damien Houville Dernière modification: 10 juillet 2025
