Rédigé par 8 h 07 min CDs & DVDs, Critiques

Demeure, toi ! tu n’as rien, il faut qu’on te chasse (Lully, Alceste, Gens, Les Epopées, Fuget – Château de Versailles Spectacles)

Jean-Baptiste LULLY (1632-1683)
Alceste ou le Triomphe d’Alcide
Tragédie lyrique en cinq actes avec Prologue sur un livret de Philippe Quinault, créée au théâtre du Palais Royal, le 2 janvier 1674.

Véronique Gens | Alceste
Nathan Berg | Alcide
Cyril Auvity | Admète
Guilhem Worms | Lycomède / Charon / Un homme désolé
Camille Poul | Céphise / La Nymphe des Tuileries
Léo Vermot-Desroches | Lycas / Phérès / Alecton / Apollon
Geoffroy Buffières | Cléante / Straton / Pluton / Eole
Claire Lefilliâtre | La Gloire / Une femme affligée
Cécile Achille | Une nymphe / Une ombre / La Nymphe de la Seine
Juliette Mey | Proserpine / Diane / Thétis / La Nymphe de la Marne

Stéphane Fuget | direction
Les Epopées
Chœur de l’Opéra Royal de Versailles (cheffe de chœur Lucile de Trémiolles)
Coffret 3 CDs, enr. du 26 au 29 janvier 2024 en la salle des croisades du Château de Versailles, Château de Versailles Spectacles, collection opéra français n°28, 2025

Nous avions déjà chroniqué la représentation au Théâtre des Champs-Elysées, en février 2024. C’est cependant avant la représentation versaillaise que fut enregistré le présent disque, avec des solistes rigoureusement identiques. La proximité de la captation fait que les choix interprétatifs sont très proches et nous renverrons les lecteurs à notre compte-rendu sur le vif.

On redira donc, à l’écoute d’une captation à la prise de son particulièrement réussie, conjuguant spontanéité, homogénéité et rendu des timbres, la réussite de Stéphane Fuget à rendre un bouillonnement tout baroque pour cette seconde véritable tragédie lyrique du Surintendant. L’approche interprétative des Epopées, avec force ornements tant vocaux qu’instrumentaux (y compris au continuo) conduit à une surabondance moirée, mouvementée et colorée. La cour de marbre se fait rotonde berninienne. Les tempi qui se rétractent et se dilatent constamment pourront en agacer certains, mais cela n’est jamais gratuit, même si davantage de stabilité dans le tactus ne serait pas à dédaigner dans certains récitatifs, qui perdent en impact comique face à cette sophistication de précieuses non ridicules. La direction de Stéphane Fuget, énergique et vive, presque boulimique, n’exclue pas les nuances, mais privilégie une théâtralité extravertie et majestueuse. Entre le Bernin et Hardoin-Mansart, le chef aurait sans nul doute pris le parti du premier.

Certains passages sont tout bonnement splendides, d’un dramatisme grandiose, digne d’un Cecil B. De Mille, en Technicolor bien entendu : le siège et ses rutilantes trompettes et tambours, martial et luxuriant, voilà de la guerre en dentelles (“donnons, donnons de toute part” d’une nervosité extraordinairement pressée, à l’urgence savamment distillée de coup de bélier en coup de bélier avec la trompettes naturelles de Jean-François Madeuf & Jean-Daniel Souchon, où Stéphane Fuget s’enivre de la fureur des combats dans une séquence d’un rare abandon) ; la majestueuse pompe funèbre (on n’en attendait pas moins de la part d’un chef qui a terminé un cycle puissant des grands motets de Lully), noble et touchante, permettant au Chœur de l’Opéra Royal de faire étalage de sa cohésion. De même les divertissements sont excellement amenés, dansants, jouissifs, chamarrés (parfois avec un manque de modération des entraînantes percussions). Il se dégage une somptuosité virevoltante de la fête navale du Premier acte, et un étonnant bariolage de la scène infernale, chantournée et mobile. L’orchestre des Epopées dégage une pâte dense, à l’expressivité de burin. Les violons, languissants et doux, font merveilles dans les ritournelles, les fanfares militaires claudiquent avec une pompe à la fois éclatante et presque caricaturale dans la réalisation des notes inégales.

Côté plateau vocal, on se répètera un peu : l’Alceste de Véronique Gens, à la musicalité sensible, très théâtrale ne peut faire oublier… sa propre prestation, plus naturelle, sous la baguette de Jean-Claude Malgoire en 2006. L’Alcide de Nathan Berg  est un peu fatigué – sauf dans le second acte – pour un demi-dieu. On reste peu convaincus par le timbre surprenamment acide et la ligne maniérée de la Céphise de Camille Poul, peu inspirée, qui multiplie les ornements en guise de coquetterie, mais dont le marivaudage avec ses amants (le trop sérieux Straton de Geoffroy Buffières, plus à sa place en Pluton), le Lychas tendu de Léo Vermot-Desroches) déçoit par un jeu au comique sous-joué, ne rendant pas justice à la vivacité ironique mais tendre des récits de Quinault : la première scène du second acte (“Alceste ne vien point et nous devons l’attente”) témoigne de cette lecture qui ne parvient pas à lorgner chez Molière. On louera le noble mais touchant Lycomède de Guilhem Worms, qui dresse un portrait nuancé du monarque ravisseur transi mais penaud, et peut ensuite se muer en Charon peu redoutable (“Il faut passer tôt ou tard” enlevé mais précieux et avec une projection un peu trop vibrante sur le medium et des graves un peu légers). L’Admète de Cyril Auvity n’a pas le rôle le plus intéressant du livret, mais sa survie et ses retrouvailles avec Alceste sont extrêmement émouvantes grâce à un art consommé de la prosodie. Enfin, louons les trop brèves apparitions de seconds rôles de Claire Lefilliâtre et ses aigus bleutés flutés, et la délicieuse Nymphe de la Marne ou sensuelle Proserpine de Juliette Mey.

Lorsque retentit l’acte final, Alcide triomphe sur lui-même, Alceste est vainqueur du trépas, et Stéphane Fuget triomphe d’Alceste, même si la générosité naturelle de Malgoire (Astrée), ou la classicisme épuré d’un Rousset (Aparté) constituent des alternatives de choix.

 

 

Viet-Linh Nguyen

Technique : excellente captation, homogène, précise, avec une impression de spontanéité (presque digne d’une captation de concert).

Étiquettes : , , , , , , , , , , , Dernière modification: 3 novembre 2025
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