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“Vis heureux” : Monteverdi, Préface du VIIIè Livre de Madrigaux (1638)

Claudio MONTEVERDI : Préface du VIIIème Livre de Madrigaux (1638)

Nous avons beaucoup parlé de l’Orfeo ces derniers temps, qu’il s’agisse de Jordi Savall à l’Opéra Comique, ou des parutions discographiques d’Emilano-Gonzalez Toro (Naïve) ou de Leonardo García Alarcón (Ambronay ed.). Ce dernier nous a d’ailleurs accordé un passionnant entretien sur l’essor de la monodie et la secunda prattica. Aussi, nous avons souhaité mettre à disposition de nos lecteurs l’un des écrits de Monteverdi lui-même, dans la Préface du fameux VIIIème Livre de Madrigaux, son opus le plus fourni, avec la construction duale des Madrigali Guerrieri & Madrigali Amorosi, eux mêmes construits en miroir en s’ouvrant sur Altri Canti di Marte et Altri Canti d’Amor et s’achevant chacun par un Ballo. C’est dans ce Livre qu’on trouve le chef-d’oeuvre du Combattimento di Tancredi e Clorinda, d’après La Jérusalem délivrée du Tasse. Publié en 1638, ce Livre, condensé de l’art madrigalesque, est déjà obsolète, à une époque où ce genre était supplanté par l’opéra, où Monteverdi excellait également, cela va sans dire. Aussi sa Préface est-elle particulièrement importante, car Monteverdi, désormais âgé y livre son testaments musical, et le contenu des deux Livres comporte d’ailleurs des productions récentes mais aussi des travaux antérieurs de la période innovante de Mantoue. [M.B]

 

CLAVDIO MONTEVERDI AV LECTEUVR
“Ayant considéré que nos passions ou affections de l’âme les principales sont au nombre de trois, à savoir la colère, la tempérance et l’humilité ou l’humilité ou prière, comme l’ont affirmé les meilleurs philosophes, ce que l’on retrouve dans la nature de notre voix, qui peut être haute, basse et médiane, mais aussi dans l’art de la musique, clairement codifié par les trois termes ‘concitato’ (agité / animé), ‘molle’ (doux) et ‘temperato’ (tempéré). Or, si j’ai trouvé dans les compositions du passé les genres ‘molle’ et ‘temperato’, je n’ai pu retrouver aucun exemple du genre ‘concitato’. C’est pourtant un genre décrit par Platon dans le troisième volume de son ‘de Rhetorica’ en ces termes : « Suscipe Hamonia illa quae ut decet imitatur fortititer euntis in praesidium, vocas, atque accentus » [« Prends l’harmonie qui imite le plus la voix et les accents d’un guerrier qui s’en va au combat »]. Sachant que les contrastes sont ce qui émeut grandement notre âme, ce qui doit constituer la finalité de toute bonne musique, comme l’affirme Boèce et disant : « Musicam naturaliter nobis esse coniunctam et mores vel honestare vel evertere » [« La musique est naturellement liée à nous et elle élève ou pervertit nos mœurs »]. J me suis employé non sans grand effort et labeur pour le retrouver. Ayant observé que le mètre pyrrhique, qui est un rythme rapide, lequel tous les meilleurs philosophes disent avoir été utilisé pour les danses guerrières animées, tandis que le mètre spondaïque, qui est lent est employé pour les passions contraires, j’entrepris de réfléchir à la ‘semi-brève’ (ronde). laquelle jouée en un seul son me sembla correspondre au spondée, cependant que divisée en seize double-croches jouées une à une, et en ajoutant à cela des paroles contenant colère et’indignation, je perçus dans ce bref exemple une similitude avec les sentiments que je recherchais, bien que le texte ne parvint pas à suivre la rapidité de l’instrument. Et pour en faire la preuve, j’eus recours au divin Tasse, lequel exprime dans ses vers avec justesse et naturel les passions qu’il entend décrire. Je retrouvai dans le récit qu’il fait du combat de Tancrède et Clorinde les deux passions contraires que j’avais à confier au chant : c’est-à-dire outre la guerre, la prière et la mort.

 

En l’année 1624, je le fis entendre aux plus grands seigneurs de la noble cité de Venise, dans une noble chambre de l’Illustrissime Excellence Girolamo Mocenigo, premier Chevalier aux ordres de la Sérénissime République, mon mMaître particulier et grand Protecteur, où il fut beaucoup applaudi et loué. Ayant vu que ce principe réussissait à imiter la colère, j’ai continué à l’étudier longuement et j’ai réalisé d’autres compositions, pour l’égalise comme pour la chambre. Ce genre a tellement plu aux compositeurs de musique que, non seulement ils l’ont loué de vive voix, et également par écrit, mais ils l’ont aussi utilisé en suivant mon exemple dans leurs œuvres, à mon grand plaisir et à mon honneur. Il m’a donc paru bon de faire savoir que c’est à moi qu’appartiennent la recherche et l’invention de ce genre si nécessaire à l’art musical, sans lequel il était, peut-on dire avec raison, jusqu’ici imparfait car n’ayant que deux genres, le doux et le tempéré. Au début, le fait de frapper une corde seize fois paraissait plutôt devoir provoquer le rire que les louanges (notamment de la part de ceux qui jouaient la basse continue) et ils réduisaient donc cette multiplicité en une seule frappe pendant une battue ; ainsi, au lieu de faire entendre un rythme pyrrhique ils faisaient entendre le spondée, enlevant ainsi toute similitude avec le discours ‘concitato’. C’est pourquoi j’avertis que la basse continue doit être jouée avec ses indications, de la manière et dans la forme où ce genre est écrit, et que l’on trouvera de même les autres consignes à respecter dans les autres compositions en tout genre. Les manières de jouer doivent en effet être de trois sortes : oratoire, harmonique et rythmique. Le fait d’avoir découvert ce genre guerrier m’a donné l’occasion d’écrire plusieurs madrigaux que j’ai intitulés ‘guerriers’, et puisque la musique des grands princes est donnée dans leur chambre royale, pour leur goût délicat, sous trois genres : de théâtre, de chambre et de ballet. Ainsi, j’ai indiqué dans mon ouvrage les trois genres sous les intitulés de guerrier, amoureux et représentatif. Je sais qu’il sera imparfait, car je vaux bien peu en toute chose, notamment dans le genre guerrier qui est nouveau et parce que « omne principium est debile » [tout commencement est faible]. Je prie donc mon bienveillant lecteur de croire à ma bonne volonté, qui attendra de sa plume savante une plus grande perfection de la nature dudit genre, car « inventis facile est addere » [il est facile d’ajouter à ce qui a été inventé]. Vis heureux.”

(trad. inspirée de celle belle et archaïsante contenue dans le superbe livre-disque de l’enregistrement des Madrigaux du VIIIè Livre par Rinaldo Alessandrini, chez Naïve complétée par endroits de la conférence de Gérard Begni “Monteverdi et son temps”)

 

Last modified: 26 octobre 2021
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