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Terra di Dio (Rossellini, la Prise de pouvoir par Louis XIV – 1966)

La Prise de Pouvoir par Louis XIV annonce bien son objet dès le titre : chronique par tableaux inspirée des travaux de Philippe Erlanger, elle conte, épisodes par épisodes, la mort de Mazarin, la disgrâce de Fouquet, la création de Versailles, les amours avec Melle de La Vallière, les rituels de la cour. Film éminemment politique et didactique, un peu poussif dramatiquement, La Prise de Pouvoir recèle des scènes d’anthologie.

“Ni le soleil, ni la mort ne se peuvent regarder fixement” (La Rochefoucauld)

Affiche d’époque © Unifrance

La Prise du pouvoir par Louis XIV
long métrage de Roberto Rossellini
Avec : Jean-Marie Patte (Louis XIV), Raymond Jourdan (Jean- Baptiste Colbert), Silvagni (Le cardinal Mazarin), Katharina Renn (Anne d’Autriche), Dominique Vincent (Madame Du Plessis), Pierre Barrat (Nicolas Fouquet). 

1h40, O.R.T.F., sortie en France le 8 octobre 1966

Etrange et hypnotique réalisation que ce quasi-documentaire, au budget modeste, aux trucages naïfs, mais à l’ambition pédagogique talentueuse. Etrange parcours aussi que celui du grand Rossellini, figure de proue du réalisme italien, l’homme de Rome, Ville Ouverte (1945), de Païsa (1946), d’Allemagne Année Zéro (1948), de Stromboli, terra di dio (1952), du Voyage en Italie (1954), &tc, &tc.  Passons sur l’histoire d’amour scandaleuse et incandescente avec Ingrid Bergman si ce n’est pour mentionner que c’est après leur séparation en 1957 que Roberto Rosselini se tourne vers la télévision, enchaînant dans les années 60 la réalisation de films ou de séries de nature culturelle ou éducative : sur l’âge des Médicis, Descartes, Blaise Pascal, Socrate, ou des sujets plus engagés et contemporains (Salvador Allende).

On avoue regretter le Rossellini réaliste de la grande époque d’après-guerre, celui du noir et blanc quasi documentaire, de l’extrême finesse psychologique, des comédiens amateurs ou des prises où les acteurs se trouvent laissés à eux-mêmes… Mais malgré la modestie des moyens, l’irruption de la couleur chatoyante façon Technicolor bleuté assez froid, la pauvreté et l’approximation des costumes et décors, cette fiction historique qui eut l’honneur d’une sortie sur les écrans en 1966 constitue une radiographie remarquablement intelligente de la mécanique politique et un admirable raccourci de la marche de Louis XIV vers le pouvoir absolu et la domestication de la noblesse frondeuse. 

J-M Patte (Louis XIV) et César Silvagni (Mazarin agonisant) capture d’écran – D.R.

La Prise de Pouvoir par Louis XIV annonce bien son objet dès le titre : chronique par tableaux inspirée des travaux de Philippe Erlanger, elle conte, épisodes par épisodes, la mort de Mazarin, la disgrâce de Fouquet, la création de Versailles, les amours avec Melle de La Vallière, les rituels de la cour. Film éminemment politique et didactique, un peu poussif dramatiquement, La Prise de Pouvoir recèle des scènes d’anthologie qui nous rappellent nos souvenirs d’écoliers, telle le fameux Conseil d’Etat du 10 mars 1661 après la disparition du Cardinal Mazarin où Louis se passe désormais de Premier ministre avec la célèbre citation : “Monsieur, [en s’adressant au chancelier], je vous ai fait assembler avec mes ministres et secrétaires d’État pour vous dire que, jusqu’à présent, j’ai bien voulu laisser gouverner mes affaires par feu M. le cardinal ; il est temps que je les gouverne moi-même.” Même chose pour l’arrestation de Fouquet, seul personnage joué de manière plus théâtrale, ce qui le met en décalage avec le reste des commis et serviteurs gris de l’Etat, qui est vue simplement du point de vue du Roi, depuis la fenêtre du château de Nantes (ou plutôt de Vincennes faisant office de). On ne s’offusquera pas de voir le Surintendant arrêté dans la cour, plutôt qu’en ville, mise en scène oblige. Autre grand moment, la longue séquence du dîner au Grand Couvert, filmée au Château de Maisons-Laffitte, où la mécanique curiale est décortiquée avec exactitude, et non sans humour (lorsque le médecin du Roi – sans doute d’Aquin – lui interdit finalement son plat tant attendu).

L’idée géniale du réalisateur a été de confier le rôle du roi à un amateur inconnu Jean-Marie Patte, petit gros sans prestance, et qui débite d’un air absent ses répliques lues sur des cartons placés hors champ. A l’opposé du magnifique portrait du monarque charismatique campé par Didier Sandre, Rossellini transforme ainsi le Roi-Soleil en une représentation, une incarnation abstraite, un figurant quelconque qui a réussi à se hisser au sommet grâce à la mise en place du système de cour, à l’incroyable machinerie imaginée pour sciemment dompter les Grands. L’illustre clairement la scène où le Roi, pourtant simple dans ses goûts en privé, conçoit un habit de cour avec force pourpoint-brassière, rhingrave, dentelles et cascades de rubans pour ruiner la noblesse en frais de représentation, plutôt qu’à la laisser comploter et fomenter des révoltes.

J-M Patte (Louis XIV) dans sa scène finale , capture d’écran – D.R.

De même, à y regarder de plus près, on se rend compte de la technique cinématographique de Rossellini, qui privilégie la fluidité du plan-séquence optique sans coupure, évite les champs/contrechamps comme pour ne pas prendre parti. Il faudra aussi s’accommoder de l’utilisation sommaire du zoom et du panotage un peu kitsch désormais, et des matte paintings assez rudimentaires (construction de Versailles notamment). On sent toutefois, malgré les moyens limités, l’intention de coller au plus près à l’Histoire : les répliques historiques, l’évolution des styles vestimentaires, le script sentent leur érudit vulgarisateur au sens noble du terme… Il y a un air de direct fascinant à la manière de l’école des Butte-Chaumont et de La Caméra explore le temps dans cette succession de saynètes fondues au noir où le spectateur se sent un témoin privilégié, juste “présent”, avec une prise de son en direct et un tournage bouclé en 23 jours, usant de décors naturels (Châteaux de Brissac, Maisons-Laffitte, Vincennes, Versailles, et bords de Seine près de Mantes).

Si le film n’est pas exempt d’approximations ou d’ellipses forcées (d’ailleurs la musique sans doute interprétée par Jean-François Paillard est proprement atroce), il constitue une autopsie austère et rigoureuse du système de la cour rarement égalée, et une belle leçon d’Histoire, bien plus convaincante que des projets récents tel le docufiction Versailles, construction d’un rêve impossible (2017) pourtant filmé sur les lieux (ici on se contentera de l’Escalier des Cent-Marches, de Vaux, de Maisons, . Et que dire de la scène finale, splendide et inspirée, d’une superbe économie de moyens ? L’on y passe de la sphère publique aux “derrières” et où le rutilant Roi-Soleil se dépouille de ses ornements, passe d’un air las un humble justaucorps, et s’adonne à la lecture des Maximes de La Rochefoucauld murmurant d’un air pensif un “Ni le soleil, ni la mort ne se peuvent regarder fixement”.

On pourra apparier cette Prise de pouvoir avec les dramatiques télévisuelles tout aussi remarquables de Richelieu, le Cardinal de Velours de Jean-Pierre Decourt toujours d’après Erlanger (1977) et Mazarin de Pierre Cardinal (1978) et le vaste et stylisé Louis Enfant Roi de Roger Planchon (1993), embrassant ainsi tout l’établissement de l’Etat moderne centralisé en France.

 

Viet-Linh NGUYEN

  • En (sa)voir plus : le DVD remasterisé est paru chez Mk2, avec des bonus très instructifs.
Étiquettes : , , , , , , , , Last modified: 27 novembre 2020
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