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Telemann formidable ! (Suites & concertos, La Simphonie du Marais, Hugo Reyne)

Ce n’est pas le moindre des mérites de Hugo Reyne et de la Simphonie du Marais que d’avoir su composer un programme élégant, avant tout plaisant, tout en invitant le mélomane curieux à (re)découvrir que Telemann puise aux racines de la musique traditionnelle, au folklore régional entendu dans toute la noblesse du terme, pour en magnifier les accents et les rythmes et les insuffler dans compositions pleines de rythme, d’allant et de fraîcheur.

Georg Philipp TELEMANN (1681-1767)

Suite et concertos pour flûte et cordes
Suite en la mineur (TWV 55a2), pour flûte, cordes et basse continue
Concerto en fa majeur (TWV 55F1), pour flûte, cordes et basse continue
Concerto di camera en sol mineur (TWV 43g3), pour flûte, 2 violons et basse continue
Concerto en do majeur (TWV 51C1), pour flûte, cordes et basse continue
Suite en fa mineur (TWV 55 f1), pour 2 flûtes, cordes et basse continue

La Simphonie du Marais, direction Hugo Reyne
Label HugoVox, 66.19 minutes, 2017.

Hugo Reyne poursuit avec cet enregistrent consacré à Georg Philipp Telemann son salutaire travail de mise en lumière des partitions pour flûte à bec, instrument trop souvent et injustement relégué au rang de curiosité désuète, qui aurait perdu tout intérêt depuis le développement et les multiples perfectionnements de la flûte allemande ou traverso depuis la fin du XVIIème siècle. L’instrument, et les fidèles lecteurs de ces pages en sont conscients, n’est pourtant pas à cataloguer dans les attributs multiples et souvent folkloriques de quelques compositeurs archaïsants, et continue les deux types de flûtes cohabitent avec grâce pendant une bonne partie du Siècle des Lumières.

On regrettera que la notoriété de Telemann (1681-1767) réelle sans être éclatante pâtisse de nos jours de l’éclat de son contemporain Jean-Sébastien Bach (1685-1750) (ce qui était loin d’être aussi évident du vivant des deux compositeurs comme l’épisode du recrutement à Leipzig l’illustre, mais c’est une autre histoire). Et ce n’est pas le moindre des mérites de Hugo Reyne et de la Simphonie du Marais que d’avoir su composer un programme élégant, avant tout plaisant, tout en invitant le mélomane curieux à (re)découvrir que Telemann puise aux racines de la musique traditionnelle, au folklore régional entendu dans toute la noblesse du terme, pour en magnifier les accents et les rythmes et les insuffler dans compositions pleines de rythme, d’allant et de fraîcheur.

La Suite en la mineur (TWV 55a2) qui ouvre le programme est assez caractéristique de cette capacité de Telemann de capter les influences les plus diverses, offrant une suite en sept mouvements véritable condensé de la variété chromatique de la flûte à bec, dont chaque mouvement est en soit un petit ravissement. Malgré la volonté évidente du compositeur d’impressionner son auditoire dès l’ouverture, qui introduit la flûte dès la première note et oscille entre une gravité majestueuse presque lacrymale et des passages plus enjoués, dansants, aux rythmes de gigues débridées, notre préférence se tournera vers les deux courts passe-pieds, dans lesquels l’art de l’interprétation de Hugo Reyne fait merveille, tout en subtile maîtrise du rythme, déliant magnifiquement ses notes et dont le son merveilleusement boisé de l’instrument rend un hommage mérité à ces danses dont Telemann est allé puiser l’inspiration dans la musique bretonne.

Car cette suite est en effet un chapelet de références, et si nous sommes enchantés par ces deux passe-pieds subtilement guillerets, nous le sommes tout autant par la première danse de cette suite intitulée Les Plaisirs. Air d’interlude aussi dansant que plaisant, et dont nous retrouvons des équivalents chez nombre de ses contemporains (Lully et Campra notamment), ce sont ici deux bourrées qui se succèdent, pour lesquelles la flûte est soutenue par un orchestre de cordes qui sait se mettre à son service sans chercher à l’écraser, accompagnant une partition cette fois-ci puisée aux sources de la musique auvergnate. Si nous mentionnons l’Air Italien, conçu comme un air d’opéra italien sophistiqué tout en rupture de rythme et une Réjouissance fort bien nommée où l’on retrouve à la fois des rythmes de danses et des accents plus concertants au cours desquels la flûte dialogue brillamment avec les cordes, c’est pour affirmer que Telemann expose majestueusement les qualités de l’instrument pour lequel il compose, et que Hugo Reyne sait nous en faire ressentir la richesse, l’étendue de la gamme des couleurs, dans une interprétation propice à faire ressurgir le lien originel existant entre la composition et les rythmiques de la musique populaire.

Et avouons-le tout de suite, le reste du programme est à l’unisson de cette très belle entrée en matière. L’Affectuoso du Concerto en fa majeur (TWV 51 F1), exploitant tout l’étendue de la flûte, que Hugo Reyne n’hésite pas à pousser dans le registre du suraiguë, en passant par les tonalités les plus graves tout en gardant une rondeur boisée, n’est finalement qu’un prélude à un allégro héroïque sur lequel la flûte rivalisera avec l’orchestre, le tout avec une parfaite maîtrise du rythme et du dialogue de la part de l’ensemble des interprètes.

Portrait de Georg Philipp Telemann, gravure de Georg Lichtensteger, vers 1745. Source : Wikicommons

Du Concerto di camera en sol mineur (TWV 43 g3) nous dirons que nous y retrouvons cette caractéristique de Telemann à s’inspirer des airs traditionnels, nous gratifiant de danses qu’il affectionne, le menuet, la bourrée ainsi qu’une très belle sicilienne.

Mais c’est tout à fait certainement le Concerto en do majeur (TWV 51 C1) qui doit le plus retenir notre attention. Œuvre de la maturité, avec probablement une composition vers 1730, il s’impose comme une composition assez complexe et virtuose dans les dialogues entre la flûte et l’orchestre, un orchestre qui prend d’ailleurs toute sa place et développe une large palette d’accompagnements, Telemann se permettant même d’introduire dans l’Allegretto initial quelques pizzicati. La partition de la flûte pousse l’instrument dans les aiguës et les ruptures de rythmes dans ce même allegretto dont nous concéderons que la virtuosité de la composition se fait un tout petit peu au détriment de l’émotion.

Nous rejoignons par contre tout à fait Hugo Reyne quand ce dernier précise dans le livret que l’Andante est peut être pour lui l’une des plus belles compositions pour flûte à bec qu’il connaisse. Comment le contredire tant il arrive à insuffler dans celui-ci la grâce, la majesté et une telle expressivité des sentiments.

Les exégètes pourront aussi se prendre au jeu des comparaisons entre les compositions pour flûte à bec de Telemann et celles de Bach, deux des grands serviteurs de l’instrument, ainsi que sur la capacité de l’un et de l’autre à s’inspirer des airs italiens et de quelques-uns de leurs contemporains. Faudrait-il aussi poursuivre par une étude comparée des partitions écrites par ceux-ci pour traverso, qui connaît de nombreux perfectionnement à cette époque ? Peut-être, mais nous préférerons retenir de cet enregistrement sans fausse note (encore heureux), mais surtout sans faute de goût, l’hommage que rend Hugo Reyne à un Telemann se montrant dans ces compositions au meilleur de sa forme et maîtrisant à la perfection les influences, multiples et diverses, de la musique européenne de son temps. Un disque qui s’avère donc aussi plaisant que recommandable.

Pierre-Damien HOUVILLE

Technique : prise de son équilibrée et claire, violons un peu lointains, flûte à bec chaleureuse et aux inflexions du souffle très bien rendues.

Étiquettes : , , , , Last modified: 22 novembre 2020
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