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L’Appel du 12 juin

“Souvent le désespoir a gagné des batailles. ”
(Voltaire, La Henriade)

MIGNARD Pierre, Louis XIV à cheval, Reims, Musée des Beaux-Arts (inv. 795.1.173)
Photo : © Christian Devleeschauwer

En ce jour, célébrons le 313ème anniversaire de ce qu’on a pris l’habitude de nommer « l’Appel du 12 juin ». 6 jours et 231 ans avant le Général, sans la BBC, le Roi Soleil appelle solennellement ses peuples à poursuivre une éreintante lutte. Nous sommes en 1709 : la terrible Guerre de Succession d’Espagne se poursuit depuis 1701. A sa mor tle 1er novembre 1700, Charles II d’Espagne,  sans descendance, désigna le petit fils de Louis XIV comme successeur, déclenchant une coalition européenne montée par les Habsbourg lésés et rassemblant les nations craignant l’hégémonie française. Les coalisés (« Alliés ») forment une vaste et puissante ligue avec Saint-Empire, Autriche, Prusse, Grande-Bretagne. Grande-Bretagne, Duché de Savoie, Provinces-Unies, Portugal et Aragon. Le conflit est indécis et se traîne : les revers militaires et diplomatiques s’accumulent à partir de 1704 en défaveur des hispano-français : les défaites d’Höchstadt (1704), Ramillies et Turin (1706), et Audenarde (1708) ne sont pas compensées par la victoire d’Almensa (1707) qui stabilise tout de même le front espagnol. Lille est hélas prise le 28 octobre 1708 après 3 mois de siège ; la frontière du Nord est ouverte, les Alliés sont prêts à envahir le Royaume et certains rêvent déjà de brûler Versailles. Le royaume est exsangue : grand hyver glacial dès janvier 1709, maigres récoltes, épuisement du Trésor et des troupes… En décembre, Louis XIV reprend les négociations de paix et se montre prêt à de très importantes concessions : faire abandonner par Madrid les Indes, les Pays-Bas, le Milanais, accepter des clauses commerciales en faveur des Hollandais… Mais les Alliés imposent au plénipotentiaire le Président Rouillé des conditions drastiques et souhaitent revenir carrément aux traités de Westphalie (1648) et non à l’état de Ryswick de la fin de guerre de la Ligue d’Augsbourg (1697) qui constituait le statu quo ante bellum : Philippe V se retirerait d’Espagne sans compensation, la France se déferait de la basse Alsace, Neuchâtel, Lille, Dunkerque, Toul et Verdun… Devant la gravité de la situation, le Roi est même prêt à accepter ces humiliantes conditions, sauf à garder le verrou de Lille et les Deux-Siciles. Les Alliés n’en prennent que plus d’aplomb et rétorquent avec la morgue des quasi-vainqueurs avec les « Préliminaires de la Haye », succession de 40 articles qui ajoute encore des exigences : l’abandon de Strasbourg, de Terre-Neuve, de tout l’héritage de Philippe V, et l’engagement que le grand-père combattra son petit-fils, etc. en échange de… deux mois de suspension d’armes ! 

Face à une telle intransigeance, il faut lutter jusqu’au dernier boulet : le Roi et le secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères (Colbert de Torcy) rédigent un beau texte, à l’attention de tous les sujets, expliquant la situation critique, appelant à l’unité nationale et à tenir jusqu’à une paix acceptable. Cet appel est envoyé aux gouverneurs et intendants des provinces, affiché, lu au prône des 39.000 paroisses du royaume sous la forme simplifiée ci-dessous d’un beau texte adressé aux évêques. Communication directe inédite, sincère et habile, émouvante et pédagogique, entre le monarque et ses sujets, l’appel, très moderne dans sa transparence, trouve un écho extraordinaire. La milice comptera moins de déserteurs, les troupes luttent de plus belle et Bellone accorde de juin à octobre (11 septembre : la glorieuse défaite de Malpaquet qui saigne tant les Alliés qu’elle freine leur élan) ses faveurs aux Français. La France est provisoirement épargnée. Il faudra attendre la victoire de Denain (1712) pour pouvoir – enfin – songer à conclure la paix. [M.B.]

Voici l’appel :

« Messieurs, l’espérance d’une paix prochaine était si généralement répandue dans mon Royaume, que je crois devoir à la fidélité que mes peuples m’ont témoignée pendant le cours de mon règne, la consolation de les informer des raisons qui empêchent encore qu’ils ne jouissent du repos que j’avais dessein de leur procurer.

J’aurais accepté, pour le rétablir, des conditions bien opposées à la sûreté de mes Provinces frontières ; mais plus j’ai témoigné de facilité et d’envie de dissiper les ombrages que mes ennemis affectent de conserver de ma puissance et de mes desseins, plus ils ont multiplié leurs prétentions, en sorte qu’ajoutant par degrés de nouvelles demandes aux premières, et se servant ou du nom du Duc de Savoie, ou du prétexte de l’intérêt des Princes de l’Empire, ils m’ont également fait voir que leur intention était seulement d’accroître aux dépens de ma Couronne les Etats voisins de la France, et de s’ouvrir des voies faciles pour pénétrer dans l’intérieur de mon Royaume, toutes les fois qu’il conviendrait à leurs intérêts de commencer une nouvelle guerre. Celle que je soutiens, et que je voulais finir, ne ferait pas même cesser, quand j’aurais consenti aux propositions qu’ils m’ont faites : car ils fixaient à deux mois le temps où je devais de ma part, exécuter le Traité, et pendant cet intervalle ils prétendaient m’obliger à leur livrer les Places qu’ils me demandaient dans les Pays-Bas et dans l’Alsace, et à raser celles dont ils demandaient la démolition. Ils refusaient de prendre de leur côté d’autre engagement, que de faire cesser tous actes d’hostilités jusqu’au premier du mois d’Août, se réservant la liberté d’agir alors par la voie des armes, si le Roi d’Espagne, mon petit-fils, persistait dans la résolution de défendre la Couronne que Dieu lui a donnée, et de périr plutôt que d’abandonner des peuples fidèles qui depuis neuf ans le reconnaissaient pour leur Roi légitime. Une telle suspension, plus dangereuse que la guerre, éloignait la paix plutôt que d’en avancer la conclusion ; car il était non seulement nécessaire de continuer la même dépense pour l’entretien de mes armées, mais le terme de la suspension d’armes expiré, mes ennemis m’auraient attaqué avec les nouveaux avantages qu’ils auraient tiré des Places où je les aurais moi-même introduits, en même temps que j’aurais démoli celles qui servent de remparts à quelques-unes de mes Provinces frontières. Je passe sous silence les insinuations qu’ils m’ont faites, de joindre mes forces à celles de la Ligue, et de contraindre le Roi mon petit-fils à descendre du Trône, s’il ne consentait pas volontairement à vivre désormais sans Etats, et à se réduire à la simple condition d’un Particulier. Il est contre l’humanité de croire qu’ils aient seulement eu la pensée de m’engager à former avec eux une pareille alliance. Mais quoique ma tendresse pour mes peuples ne soit pas moins vive que celle que j’ai pour mes propres enfants, quoique je partage tous les maux que la guerre fait souffrir à des Sujets aussi fidèles, et que j’ai fait voir à toute l’Europe que je décidais sincèrement de les faire jouir de la paix, je suis persuadé qu’ils s’opposeraient eux-mêmes à la recevoir à des conditions également contraires à la justice et à l’honneur du Nom Français.

Mon intention est donc que tous ceux qui depuis tant d’années me donnent des marques de leur zèle, en contribuant de leurs peines, de leurs biens, et de leur sang, à soutenir une guerre aussi pesante, connaissent que le seul prix que mes ennemis prétendaient mettre aux offres que j’ai bien voulu leur faire était celui d’une suspension d’armes, dont le terme borné à l’espace de deux mois, leur procurait des avantages plus considérables qu’ils ne peuvent en espérer de la confiance qu’ils ont en leurs troupes. Comme je mets la mienne en protection de Dieu, et que j’espère que la pureté de mes intentions attirera la bénédiction sur mes armes, je veux que mes peuples, dans l’étendue de votre Gouvernement, sachent de vous qu’ils jouiraient de la paix, s’il eût dépendu seulement de ma volonté, de leur procurer un bien qu’ils défirent avec raison, mais qu’il faut acquérir par de nouveaux efforts, puisque les conditions immenses que j’aurais accordées, sont inutiles pour le rétablissement de la tranquillité publique.

J’écris aux archevêques et évêques de mon royaume d’exciter encore la ferveur des prières dans leurs diocèses ; et je veux en même temps que mes peuples sachent qu’ils jouiraient de la paix, s’il eut dépendu seulement de ma volonté de leur procurer un bien qu’ils désirent avec raison, mais qu’il faut acquérir par de nouveaux efforts. Signé : Louis »

 

 

 

 

 

Étiquettes : , Last modified: 12 juin 2022
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