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2022 : Triomphalement baroque

 

 

2 janvier 1740

LETTRE A Mme de F*****

Madame, 

Me voici au-delà des Alpes, et tel un Hannibal moderne un peu encombré dans l’inconfort de mon équipage, je guette les clochers et les dômes de ces cités que l’on dit éternelles. Je ne vous cèlerai point, à vous qui êtes de toujours si fine, que fuir la morne lumière de nos contrées et l’épidémie qui y sévit m’ont décidé à ce voyage que je remettais tant et tant. Vous scavez comme j’aime à rester dans mes pantoufles, et quitter ma fidèle robe de chambre fut un exploit digne d’Hercule ou de Monsieur Diderot. Mais l’appel des Scipion, César et des antiquitez des peuples romains fut victorieuse, et me voici avec mes malles bringuebalés sur les chemins. Je traversai notre royaume de relais en relais, d’ornière en chausse-trappes. Mes haltes furent des épreuves et je crois avoir fait carême avant l’heure. La nourriture des auberges est exécrable, le vin vinaigreux, les visages y sont aussi fermés que dans la capitale, affublés de ces masques qui nous donnent à tous l’aspect de Tartares. Certains les égayent d’azur, d’autre arborent un blanc crasseux, les malandrins les préfèrent d’ébène. C’est carnaval, mais d’un carnaval bien triste, et dont la prolongation gâte la nouveauté. Les mœurs se délitent pierre à pierre, et la civilité comme l’art de la conversation qui font les agrémens des François s’égarent dans les brusqueries de Hottentot.

Heureusement, les Théâtres ne sont point fermés, et j’entendis tantôt fort belle musique chez le Roy et à l’Académie Royale de même que dans nos villes qui conjurent ainsi leur mal-être par un peu de poésie souriante au pays des Dieux et des nymphes. Ce réconfort de l’âme agit comme un baume malgré le désordre que la maladie provoque chez les mécènes et les artistes, dont la moindre toux bouleverse les plans les mieux établis. Je vous en ai fait un assemblage de chroniques dans un Mémoire des principales choses veües avec de courtes remarques. J’espère qu’il vous parviendra. Mais brisons là et terminons ce billet, car je vois ma felouque qui arrive.

L’an 2022 est tout neuf. Ses souliers crissent encore, et ses boucles d’argent luisent. Que ces pas de “deux” feraient les délices des lecteurs d’étoiles, du craintif astrologue de Tibère ou du Devin italien de Catherine de Médicis ! Pour ma part, je vous souhaite, Madame, une chose des plus simples, des plus ordinaires, des plus discrètes, des plus tendre aussi : celle de bientôt vous démasquer. Et après ce long Ballet de la Nuit viendront les Surprises ou les Triomphes de l’Amour. Nous y danserons à épuiser les pochettes des petits maîtres, relègueront dans les Ombres errantes les accents plaintifs de la viole, et esquisseront pour cette année nouvelle le superbe tableau d’un interminable Divertissement, digne de votre sourire et de notre félicité. Et à tous nos amis, que nos portes closes nous gardent de convier à souper, je dirai : à bientôt et soyez heureux.

Lettre faussement attribuée au Président Charles de Brosses. Ce pastiche maladroit, qui en calque la spontanéité piquante et libertine a été très tôt écarté des éditions de cette œuvre séminale de la littérature de voyage consacrée à l’Italie. En effet tout à chacun sait que le Président, après être passé par la Savoie, aborda l’Italie par Albega, le 21 juin 1739, près de Gênes, et y fut accueilli par les pères minimes. Cf. l’édition annotée par Y. Bezard, Firmin-Didot, 1929 ; l’édition actuelle de Frédéric d’Agay chez Mercure de France soit plaisante, quoique moins érudite.

 

Étiquettes : Last modified: 9 janvier 2022
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