Rédigé par 8 h 44 min CDs & DVDs, Critiques

Une jeune fillette (Clérambault, Lalouette, Le Cœur et la Raison, La Néréide – Alpha)

La nereide pochette

La nereide pochette

Le Cœur et la Raison
La Néréide

Camille Allérat, soprano
Julie Roset, soprano
Ana Vieira Leite, soprano

Miguel Henry, Théorbe et Luth
Salomé Gasselin, Viole de Gambe
Emmanuel Arakélian, Orgue

Du Parc (actif fin 17ème / début 18ème siècles)
Je ne sais pas ce que je sens

Louis Nicolas Clérambault (1676-1749)
Miserere

Jean-Baptiste Lully (1632-1687)
L’Âme contente dans sa solitude

Joseph Chabanceau de la Barre (1633-1678)
Quand une âme est bien atteinte

Michel Lambert (1610-1696)
J’aime, je suis aimée

Jean-François Lalouette (1651-1728)
Miserere

Honoré d’Ambruis (vers 1660-1702)
Lorsqu’avec une ardeur extrême

Michel Lambert
Le pénitent dans le désert

Sébastien le Camus (vers 1630-1677)
Je m’abandonne à vous

Michel Lambert
Laisse-moi soupirer, importune raison

1 CD digipack, Alpha-Classics, 2025, 75’12

Si elles sont bien nymphes, nos néréides du jour oublient agréablement d’être d’inconsistantes lolitas, pour s’élever avec plus de grâce vers le firmament des muses artistiques et nous dévoiler les charmes d’un programme où l’originalité rivalise avec l’élégance. Ne nous y trompons pas, derrières leurs ancillaires traits, rien n’est superficiel chez notre trio de sopranes. Camille Allérat, Julie Roset et Ana Vieira Leite, fondatrices de l’ensemble La Néréide, nous reviennent pour un second disque malicieusement intitulé Le Cœur et la Raison, attisant d’emblée notre curiosité par la diversité des œuvres qu’il propose. Les noms de compositeurs consacrés (Jean-Baptiste Lully, Louis-Nicolas Clérambault…) y côtoient les patronymes autrement plus confidentiels d’Honoré d’Ambruis ou encore de Sébastien le Camus.

Diable ! Voici une réunion qui nous paraît bien curieuse, autant qu’un titre opposant frontalement Cœur et Raison, fleurtant a priori avec l’intitulé d’épreuve de philo pour adolescents à même de déverser sur la copie leurs émois naissants.

Mais curiosité piquée et exploration faite, ce  disque s’avère bien moins artificiel qu’il n’y paraît et avouons-le même, d’une remarquable cohérence. Nos trois nymphes prennent prétexte du destin imaginaire d’une jeune fille de la petite noblesse du royaume de France envoyée chez les Demoiselles de Saint-Cyr pour y parfaire son éducation[1]. Soumise aux règles strictes du pensionnat dirigé par Madame de Maintenon et à l’observance des offices où elle croise les œuvres d’un Lalouette ou d’un Clérambault, elle s’évade lors des rares retours au sein du foyer familial à l’écoute dans les salons des airs de cour alors en vogue, ceux de Michel Lambert ou Joseph Chabanceau de la Barre, autrement plus évocateurs pour une jeune fille. Et là où certains ne verront que perversion, parlons d’éveil et de transport amoureux pour ces airs, le plus souvent faussement légers.

Cette opposition des styles, ce tiraillement entre deux genres aux qualités si différentes mais également aimables dans la musique de la fin du Grand Siècle, permet à deux formes musicales antinomiques d’en créer une troisième, à travers le procédé de parodie (c’est-à-dire de conversion) de quelques airs de cour plaisants voire licencieusement évocateurs, en airs plus spirituels par le révérend Père François Berthod (actif dans les années 1650-1660).

Mais avant d’en venir là, arrêtons-nous sur les deux Miserere mis en regard et constituant les deux principales œuvres de musique liturgique de ce disque.  Chant de miséricorde s’articulant sur le texte du Psaume 50 (ou 51 dans la numérotation grecque) et forme musicale appréciée au mi-temps du XVIIème siècle (Gregorio Allegri dès 1630, Lully 1664…, et Charpentier s’y essaie à plusieurs reprises dont le Miserere des Jésuites en 1683). Le premier Miserere présenté, celui de Clérambault est intimement lié à l’histoire de Saint-Cyr et à l’institution développée par Madame de Maintenon. Au sein d’un établissement où l’enseignement de la musique tient une place prépondérante – la musique religieuse tout particulièrement – Clérambault succède à Guillaume-Antoine Nivers qui fut le premier organiste de l’école, à la mort de ce dernier en 1614. A charge pour Clérambault de perpétuer l’enseignement musical, notamment par ce Miserere retrouvé dans la bibliothèque de l’institution. Cette œuvre est à remettre en perspective dans le contexte de l’évolution du motet français, qui tout en recevant l’influence de la musique italienne, trouve sa propre voie, regroupant par exemple les versets pour constituer des phrases musicales originales, jouant de la variété et de la variation des affects pour atteindre une plus grande plénitude et une originalité propre plus affirmée. Ce sont là des spécificités que nous retrouvons dans l’œuvre du compositeur dès l’ouverture,  un Miserere mei Deus remarquable dans son étagement vocal de nos trois voix féminines.

On goûte la tonalité vocale générale favorisant les aigus, la belle complémentarité entre les timbres des chanteuses, juvénile chez Julie Roset, plus tempéré, voire posé chez Ana Vieira Leite et Camille Allérat. Les trois sopranes excellent de limpidité claire et fluide, souples sur le Asperges me hyssopo, avant que le Sacrifium Deo, avec ses accents vocalisants et ses suspensions rythmiques ne s’impose à la fois comme l’acmé de ce Miserere  et une composition particulièrement originale dans sa structuration mélodique. Originalité à la fois pour l’époque et ce type d’œuvre, proposant un spectre de variations et d’affects particulièrement large, et laissant transparaître en cela quelques influences italiennes.

En regard, le Miserere de Jean-François Lalouette (1651-1728), moins célèbre, lui aussi à trois voix apparaît plus classique, mais nous réserve toutefois plusieurs beaux moments : un Libera me transparent de sincérité et de dolorisme, démontrant que si Jean-François Lalouette, élève de Lully, dont il fut aussi l’assistant durant ses jeunes années, n’a pas l’envergure et la maîtrise de composition des plus grands musiciens de son époque, il n’en garde pas moins une capacité expressive qu’il serait dédaigneux de rejeter. Hélas, seule une partie de sa musique sacrée étant parvenue jusqu’à nous, l’œuvre profane étant considérée comme perdue.

Mais les plaisirs de ce disque se dévoilent encore plus que dans ces deux Miserere, par ses à-côté à la découverte d’œuvres plus méconnues. N’oublions que notre jeune noble pensionnaire de Saint-Cyr s’éveille à un paysage musical non strictement religieux. Et c’est là qu’il convient de cueillir les meilleurs fruits de cet enregistrement. Chez le très méconnu Du Parc[2] (actif vers la fin du XVIIème siècle et dans les premières années du XVIIIème), dont même le prénom est perdu, compositeur de quelques Airs recensés par le Centre de Musique Baroque de Versailles. Ici présent avec ce charmant Je ne sais pas ce que je sens, dont l’auteur du texte est resté anonyme, parfaite illustration des tendres émois d’une jeune fille, porté par les deux voix subtilement accordées de Camille Allérat et Ana Vieira Leite.

Mais quittons l’obscur Du Parc pour retrouver Lully, ou plutôt comme nous l’évoquions tantôt, un Lully revisité par François Berthod, moine cordelier actif vers 1650-1660 et surtout connu pour ses airs de dévotions, reprenant la partition d’autres compositeurs. L’âme contente dans sa solitude (tout un programme), dévotion au texte conçu par Berthod s’inspire du livret du Ballet des Saisons de Isaac de Benserade. Même principe sur le superbe lamento J’aime, je suis aimée, porté par la voix par la fois toute en nuances et en équilibre de Camille Allérat. Un texte de François Berthod d’après Henriette de Coligny[3], comtesse de Suze, et sur une composition de Michel Lambert. Un caractère intimiste et séduisant de Michel Lambert que nous retrouvons avec Le pénitent dans le désert, une fois encore texte de François Berthod, cette fois d’après la très janséniste Jacqueline Pascal (1625-1661), et avec la voix de Ana Vieira Leite.

Mais c’est Henriette de Coligny que nous retrouvons à l’écriture des textes de la dernière pièce présentée de Michel Lambert, Laisse-moi soupirer, importune raison, mais surtout pour Je m’abandonne à vous, charmante pièce composée par Sébastien Le Camus (vers 1610-1677), violiste et théorbiste de formation, ayant évolué dans l’entourage de Louis Couperin.

Avec ce second album, les trois nymphes de La Néréide nous emportent sur les chemins sinueux d’une musique française qui en cette fin de Grand Siècle oscille entre ferveur religieuse et plus légers plaisirs des airs évoquant l’éveil des sens et la grandeur des sentiments amoureux. Un disque frais et équilibré, qui ravit notre curiosité. Cœur tendre et Raison pure !

 

 

                                                           Pierre-Damien HOUVILLE

Technique : captation trop proche des chanteuses et orgue pouvant se faire envahissant.

[1] Profitons de l’occasion pour rappeler l’existence d’un film n’ayant jamais été chroniqué dans nos pages mais intéressant à bien des égards sur le sujet, Saint-Cyr de Patricia Mazuy (2000). Avec Isabelle Huppert (Madame de Maintenon), Jean-Pierre Kalfon (Louis XIV) ou encore Simon Reggiani (oui, le fils de Serge).

[2] A ne pas confondre avec Henri Duparc (1848-1933), élève de César Franck, ami d’Emmanuel Chabrier. Compositeur appréciable, mais bien éloigné de notre époque musicale.

[3] Une Précieuse, mais dont la carrière littéraire est loin d’être ridicule. A redécouvrir pour ses Elégies. Elle compta dans ses amies notamment Madame de Scudéry, Ninon de Lenclos ou Christine de Suède.

Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , Dernière modification: 6 mars 2026
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