« Un beau monsieur l’épée au côté aller chez un boulanger acheter un morceau de pain, cela se pouvait-il ? Enfin je me rappelai le pis-aller d’une grande princesse à qui l’on disait que les paysans n’avaient pas de pain, et qui répondit : Qu’ils mangent de la brioche. J’achetai de la brioche. Encore que de façons pour en venir là ! Sorti seul à ce dessein, je parcourais quelquefois toute la ville, et passais devant trente pâtissiers avant d’entrer chez aucun. »
(Rousseau, Les Confessions, à l’origine du fameux mot faussement attribué à Marie-Antoinette)

La pâtisserie Stohrer au 51 rue Montorgueil à Paris © Muse Baroque / VLN, janvier 2026
En 1725, année faste pour la couronne de France, Louis XV le Bien-Aimé épouse Marie Leszczynska, fille du roi détrôné de Pologne Stanislas. La jeune fiancée, quittant les brumes de l’Est pour les ors de Versailles, n’arrive pas seule. Elle emmène avec elle, comme un morceau de sa patrie gourmande, le pâtissier-cuisinier de son père : Monsieur Nicolas Stohrer. Cinq ans plus tard, ce maître de la douceur s’installe au cœur de Paris, rue Montorgueil, s’émancipant de la Cour ! C’est là qu’il ouvre son échoppe, fondant une dynastie du goût dont la renommée traversera les siècles. Ses spécialités, véritables monuments de la gastronomie française, demeurent inchangées : les fameux Puits d’Amour — petits gâteaux à la pâte feuilletée et crème pâtissière caramélisée — et, bien entendu, l’incontournable Baba au rhum.
Si le palais est à la fête, l’œil n’est pas en reste. La boutique a conservé son écrin d’une rare élégance (classé) décorée par le célèbre peintre académique Paul Baudry vers 1864, celui-là même qui participa aux décors grandioses du foyer de l’Opéra Garnier. L’immeuble lui-même du début du XVIIIème siècle, au 51 rue Montorgueil, est digne d’intérêt : sa façade arbore un étrange bas-relief, représentant un globe terrestre, un compas, un rapporteur, divers instruments scientifiques et un pilastre ionique, composant une nature morte architecturale qui intrigue.

La pâtisserie Stohrer au 51 rue Montorgueil à Paris et son mystérieux bas-relief © Muse Baroque / VLN, janvier 2026
Mais revenons au Baba. Si la légende veut que le roi Stanislas, trouvant son kouglof trop sec, l’ait arrosé de vin de Malaga (puis de rhum), l’histoire de ce gâteau est un véritable voyage européen. Ajoutons pour la petite histoire, et pour rendre à César ce qui est à César, que la vogue du baba au rhum “napolitain”, telle qu’elle perdure aujourd’hui dans le sud de l’Italie sous le nom de babà, fut sans doute exportée durant la brève époque du Royaume de Naples (1806-1815) sous l’impulsion de Murat et de son épouse Caroline Bonaparte.
Ainsi donc, de la Lorraine de Stanislas à la baie de Naples, en passant par les fastes de la cour versaillaise et l’effervescence de la rue Montorgueil, ce gâteau incarne une certaine idée de l’Europe des Lumières : celle de la circulation des goûts et des plaisirs. De quoi, assurément, en rester baba !
Viet-Linh Nguyen
Étiquettes : Paris, pâtisserie Dernière modification: 6 janvier 2026
