Rédigé par 23 h 37 min CDs & DVDs, Critiques

Ciel et terre (Per la viola bastarda, Papasergio, Mauillon, Moulin, Niclas – Ricercar)

viola bastarda

viola bastarda

“Per la viola bastarda”

Œuvres de Silvestro Ganassi, Diego Ortiz, Antonio de Cabezón, Richardo Rogniono, Orazio Bassani, Francesco Rognoni, Luzzascho Luzzaschi

Manon Papasergio, basse de viole & composition
Angélique Mauillon, harpe
Yoann Moulin, clavecin & orgue
Clémence Niclas, soprano

1 CD digipack Ricercar / Outhere, livret trilingue mais sans les textes chantés, enregistré en décembre 2024. Durée : 64’22

« Bastarde ». Ce n’est pas une insulte, quoiqu’on connaisse un certain Guillaume le Bâtard qui traversa la Manche pour se défaire de cette épithète. Nous n’allons pas ici disserter non plus sur les enfants illégitimes de Louis XIV ou les épées médiévales à une main et demie. Mais qu’est-ce donc que cette “viola bastarda”, viole bâtarde ? S’agit-il d’un instrument particulier ?

Pour lever le mystère — et l’on laissera les personnes intéressées se pencher sur les notes de programme approfondies de Jérôme Lejeune — disons d’emblée que la viola bastarda ne désigne pas vraiment une facture particulière de la viole de gambe, mais avant tout une pratique. Cette pratique consiste à réaliser les diminutions sur la base de la structure harmonique de la composition, en couvrant toute la tessiture de l’instrument, du plus grave à l’aigu. Les diminutions peuvent ainsi se faire sur la basse et monter très haut, au-delà des frettes.

Comme on le lit dans le deuxième ouvrage de Diego Ortiz, le Tratado de Glosas (1553), le XVIe siècle était friand de ces nombreuses diminutions, de ces ornementations et intervalles qui se faisaient à la fois à la voix et sur tous les instruments, qu’ils soient mélodiques ou polyphoniques. Ce magnifique programme permet de couvrir un vaste éventail chronologique d’un peu moins d’un siècle : depuis le milieu du XVIe siècle, en pleine Renaissance, avec les œuvres précoces de Ganassi ou Ortiz, jusqu’aux œuvres beaucoup plus tardives d’un Orazio Bassani, décédé en 1615 (fameux joueur de viole et compositeur à ne pas confondre avec Cesare Bassani, son frère, ou encore son fils Francesco Maria Bassani).

Ce qui frappe dans ce voyage, c’est le raffinement délicat, mais tout à fait naturel, de cette musique, depuis la séduction native de Cabezón. Il faut dire que cet art des diminutions fonctionne particulièrement bien sur des « tubes », et les amateurs de ce répertoire en reconnaîtront beaucoup ici : “Qui la dira” d’Adrien Willaert, ou encore le fameux “Ancor che col partire” de Cipriano de Rore, que l’on va trouver ici à la fois dans la version d’Antonio de Cabezón, mais aussi de Riccardo Rognono. Évidemment, on y croise l’incontournable “Suzanne un jour” ou encore la “Bergamesca” et “La Monica”, ces deux dernières sur des compositions de Manon Papasergio elle-même.

Les interprètes ont choisi des effectifs certes chambristes comme il convient, mais très variés, expérimentant tous types de combinaisons, changeant constamment les textures. Le clavecin seul de Yoann Moulin dans “Ancor che col partire” se révèle doux et respirant. Un ensemble plus étoffé, dominé par la pureté droite de la voix de Clémence Niclas, sert le “Qui la dira” de Willaert, accompagné à la fois par une viole frémissante, une harpe délicate tenue par Angélique Mauillon, et un petit positif (trop) discret. Du même Willaert, plus loin — car les interprètes ont pris le soin de ne pas trop accoler les compositeurs — l’on découvre un “Qui la dira la peine de mon cœur” d’une épure sensible, très évocatrice, à la poésie mélancolique. La viole y est très grainée, très typée (bien que captée d’un peu trop loin hélas) pour cette plainte douce-amère languide qui rappelle les interprétations puissamment allusives de l’ensemble Doulce Mémoire, air de famille des Papasergio oblige !

Autre exemple à la fois particulièrement réussi et très typé : le “Ch’io non t’ami, cor mio” de Luzzascho Luzzaschi. Ici, la voix se fait plus dramatique, les inflexions constantes, les nuances plus théâtrales. On pense au madrigal ; c’en est un. Cette fois-ci, en dépit de l’accompagnement de viole, harpe et clavecin, c’est le clavecin de Yoann Moulin qui prédomine, presque envahissant quoiqu’éloquent. Il semble capté d’un peu trop près, trop en avant. (On s’étonne un petit peu chez Ricercar, qui nous a habitués à des prises de son superlatives, d’un relatif déséquilibre entre les pièces, avec certains instruments ou voix privilégiés par rapport à l’effet d’ensemble.)

Qu’importe. Il y a dans ce programme une générosité et une noblesse admirables. Retour aux ombres pour la lenteur mystique et égrenée d’un “Pulchra es amica mea” de Francesco Rognoni, d’après Palestrina. Une viole hasardeuse, hésitante, s’égarant sur les chemins de traverse des petits matins. Et cette harpe, qu’on prendrait presque pour un luth velouté, soyeuse… Il y a là des clapotis de rosée qui perlent : c’est absolument magnifique. Rien que ces quatre minutes de suspension valent à elles seules l’acquisition de ce disque. Paradoxalement dédié aux diminutions et à une pratique virtuose, l’enregistrement réussit le pari d’une imagination sensible et émouvante. Et l’on est finalement moins émerveillés des coups d’archet et des doigtés impeccables de Manon Papasergio que touchés par une spontanéité rappelant que ces diminutions étaient en grande partie improvisées.

Enfin, citons les deux petits clins d’œil de Manon Papasergio : l’un à la manière de Diego Ortiz, l’autre (à la manière d’Alessandro Piccinini pour le théorbe ou Frescobaldi pour le clavecin, mais nous avouons notre incompétence à apprécier les filiations aussi exactement). Loin de constituer une prétention de s’élever au niveau de ces grands maîtres, ces pièces représentent davantage la continuité de cette pratique en une sorte de petit hommage, de “cameo”. L’on se surprend à écouter en boucle les volutes autour de la “Suzanne un jour” de Lassus qu’on connait pourtant déjà si bien

Voici un disque qui s’apprécie comme un petit oratoire coloré de la Renaissance, comme un petit bijou intime et concentré, entre ciel et terre.

 

Viet-Linh Nguyen

Technique : enregistrement clair, mais équilibre entre les artistes variable et parfois discutable. La prise de son, fragmentée et changeant pièce par pièce, manque d’une vision d’ensemble.

Étiquettes : , , , , , , , , , , , Dernière modification: 12 février 2026
Fermer