“Seven Passionate Pavans and Six Songs of Joy”
Johan Dowland (1563-1626)
Lachrimae, or Seven Teares (Lachrimae Antiquae/Lachrimae Tristes/Lachrimae Amantis)
Come Away, Come Sweet Love
My Thoughts Are Winged with Hopes
I Saw My Lady Weep
Fine Knacks for Ladies
Lachrimae, or Seven Teares (Lachrimae Antiquae Novae/Lachrimae Gementes/Lachrimae Coactae)
Awake, Sweet Love
Cans She Excuse My Wrongs
Lachrimae, or Seven Teares (Lachrimae Verae)
Flow, My Tears
Weep Yoy No More, Sad Fountains
Sophie Klussmann, soprano
Hopkinson Smith, luth
Amphithéâtre de la Cité de la Musique, Paris, 8 octobre 2026
« Aut Furit, Aut Lacrimat, quem non Fortuna beavit »
L’Angleterre est terre de légende, et en l’occurrence celle de ce soir nous vient non pas d’outre-manche, mais de New-York où il est né, et de Bâle où il réside depuis des décennies. Hopkinson Smith, qui assure avec sa complice Sophie Klussmann le deuxième des trois concerts de la CIté de la Musique dédiés au souvenir et à l’héritage de John Dowland (1563-1626) pour ses 400 ans.
“Hopy” est une légende. Il est l’un des premiers artisans d’un renouveau de la musique baroque entamé dans les années 1970, un temps où il remit avec gaité et humilité le luth sur le devant de la scène musicale, co-fondateur avec Jordin Savall d’Hespèrion XX, ayant joué avec le Studio Der Frühen Musik, The Amsterdam Baroque Orchestra, Schola Cantorum Basiliensis et enregistré plus d’une cinquantaine d’enregistrements dont des raretés consacrées à Denis Gaultier ou François Dufaut (Astrée) dès les débuts…
Hopkinson Smith, qui nous avait accordé un entretien en 2009, a depuis quelques années ralenti le rythme de ses concerts et de sa discographie, de loin la plus intéressante et la plus fournie consacrée au luth baroque. S’il aborda nombre de compositeurs connus ou anonymes ayant écrit pour le luth ou cousins de l’instrument à cordes pincées, son enregistrement en 2000 de ses propres transcriptions pour l’instrument des Sonates et Partitas pour violon seul de Jean-Sébastien Bach reste une référence[1]. Une discographie où John Dowland apparaît à de nombreuses reprises en majesté, que ce soit dans A Dream (Naïve, 2004) ou plus récemment avec Whose heavenly touch en compagnie de Mariana Flores (Naïve, 2019).
L’entendre assurer la partie centrale de ce trio de concerts consacrés à l’œuvre de John Dowland à l’occasion de la commémoration du quatre-centième de sa disparition apparaît donc à la fois comme une évidence et un honneur, rarement musicien ayant été aussi légitime à se glisser dans les notes du compositeur. En 2009, Hopkinson Smith nous confiait d’ailleurs à quel point Dowland était insaisissable :
“Dowland est très différent, avec toute sa technique formidable. Et c’est quelqu’un de très complexe aussi. Il y a le Dowland luthiste, et virtuose, qui très souvent de nos jours semble de ne pas être le même que celui des chansons, ni le même que le compositeur des sept Lachrimae. Le Dowland soliste a un caractère beaucoup plus riche, plus profond. Mais ce qui m’intéressait, était justement de trouver comment rapprocher tous ces aspects d’un seul homme dans mon projet.”
Sous ses doigts chantent ce soir les plus personnelles œuvres du maître anglais, à commencer par ses Lachrimae, or Seven Teares. Des pièces publiées initialement par John Windet en 1604 et conçues pour être jouées à cinq parties pour viole, ou violon et luth. Des tablatures dont sera ultérieurement effectuée une réduction pour aboutir à la version soliste de ce soir, au final la partition la plus connue de ces classiques. Une déclinaison en sept variations se fondant sur la composition originale Flow, My Tears, indissociable de l’esprit musical de Dowland qui avec ces compositions fait l’éclatante démonstration d’une sensibilité musicale et d’une habileté d’écriture capable de retranscrire les moindres variations, les plus infimes sensibilités des sentiments intérieurs. Dans joyau à sept facettes brille la créativité du compositeur, laissant des variations qui pour être subtiles n’en sont pas moins touchantes.
Hopkinson Smith, « Hopy » – comme l’aiment à le surnommer ses élèves tels Thomas Dunford que l’on entendra demain – aborde ainsi successivement les Lachrimae Antiquae, Lachrimae Tristes et Lachrimae Amantis, Vieilles Larmes, Larmes Tristes et Larmes d’un Amant si l’on s’en tient à une traduction par trop littérale pour parfaitement retranscrire les sentiments portés par la musique, auxquelles succèderont en cours de concert les Lachrimae Antiquae Novae (Nouvelles Larmes Anciennes, où affleure le sens de la parodie et tout l’humour dont est aussi capable John Dowland), Lachrimae Gementes (Larmes Soupirantes), et Lachrimae Coactae (Larmes Forcées, qui creuse avec ironie le sillon des Larmes Tristes). Viendront enfin les Lachrimae Verae (Vraies Larmes), septième et dernière variation sur le thème.
Avec le poids des ans, si le jeu de Hopkinson Smith se fait moins agile, moins rayonnant et parfois plus heurté que par le passé, l’intensité de l’approche, la connaissance intime de ces partitions et de leurs accents prend un public encore venu nombreux ce soir dans l’amphithéâtre de la Cité de la Musique. Concentré, saluant respectueusement son public sans le distraire d’explications, Hopkinson Smith nous entraîne avec lui dans une interprétation sensible et épurée de la musique de John Dowland.
Si la musique aux accents lacrymaux de John Dowland sait se parer de second degré et d’humour, à l’exemple de ses propres variations parodiques sur le thème, c’est bien de galanterie, d’élégance et d’esprit dont il est question sur les chansons composées par John Dowland et venant compléter le programme du jour avec la complicité de la soprane Sophie Klussmann. Une artiste avec laquelle le luthiste a collaboré pour un enregistrement récent, Chansons & Frottole (Naïve, 2025). Les partitions bénéficient de la très claire diction de Sophie Klussmann, se fondant parfaitement dans ces accentuations anglaises et ornementant subtilement sa déclamation, véritable pendant à la très belle prestation vocale de Paul-Antoine Bénos-Djian lors du concert de la veille. L’occasion d’aborder une autre facette du compositeur, moins introspective et plus porté à se nourrir de la musique et des rythmes populaires de la musique de son temps. Can She Excuse My Wrongs, portée par une détermination vocale assez surprenante chez le compositeur, revêt la parure d’une gaillarde, et l’on se délectera de la naturelle beauté de sentiments, de la simplicité touchante et presque juvénile d’une pièce telle que Come Away, Come Sweet Love[2], d’une tendresse désarmante. John Dowland aborde ainsi un large registre de sentiments, de la poésie la plus évidente aux rythmes de danses qui lui sont contemporains, retrouvant au détour d’une chanson les affects lacrymaux dont il s’est fait le chantre, comme sur I Saw My Lady Weep[3], déploration douloureuse d’où n’émerge nulle espérance.
Si la douleur, la tristesse, parfois l’abattement sont au cœur de la musique de John Dowland, ce dernier ne se complait jamais dans les gémissements. Geindre n’est pas dans sa nature et si nous étions mauvaise langue, nous dirions qu’il laissera cela à quelques-uns de ses compatriotes plus tardifs. La musique de John Dowland est une école du sentiment effleuré, de la tristesse vécue comme un étape indissociable de la renaissance et de l’espérance à venir. Cela, qui mieux que “Hopy” pour nous le dire à demi-luth ?
Pierre-Damien HOUVILLE
[1] Toujours disponible chez Astrée puis Naïve, labels ayant fait paraître l’essentiel de sa discographie.
[2] « Viens, viens, mon doux amour / Le matin d’or se lève / La terre et les airs tout entiers / Parlent d’amour et de plaisir ».
[3] « J’ai vu pleurer ma Dame / Et Douleur se flatter d’être ainsi magnifiée / Dans ces beaux yeux où git toute perfection ».
Étiquettes : Cité de la musique, John Dowland, Klussmann Sophie, Smith Hopkinson Dernière modification: 12 octobre 2026




