
“Jeu de rôles”
Les Mondes Baroques :
Anne-Charlotte Dupas, violoncelle baroque
Xavier Marquis, basson et chalumeau
Contrebasse : Massimo Pinca
Paolo Corsi, clavecin
avec la participation de Julie Roset, soprano
1 CD digipack, enr. en 2025, Paraty, 46’38
Voici un premier disque étonnant et détonnant des Mondes Baroques, fondés par Anne-Charlotte Maupas et Xavier Marquis, tessitures graves. L’on avouera que le titre du Jeu de Rôles nous a semblé un peu hors de propos, et les amateurs de DOnjons et Dragons passeront leurs chemins. En revanche, l’approche des artistes, celui d’un cabinet des curiosités, d’une évocation de ce XVIIIème des Lumières friands d’exotisme, de chinoiseries, de turqueries, de “Sauvages”, celui des grandes explorations, des ambassades lointaines, est tout à fait féconde. Elle ne verse pas dans l’ethnographie musicale, à la manière d’un Jean-Christophe Frisch, ou du Baroque en Amérique Latine de chez K617, mais sur le regard européen, déformé, de ces ailleurs fantasmés.
Il y a au long du disque une juxtaposition qui finalement fonctionne mais ne parvient pas à se réconcilier. Il y a davantage une mise en regard qu’une interpénétration. D’un côté, l’ossature du programme, les nobles sonates pour basses de Boismortier. Les Sonates n°4, n°5, n°2 et n°6 (dispersées dans cet ordre) sont magnifiquement interprétées. Prenons la n°4 qui ouvre le disque : cantabile de l’archet doux d’Anne-Charlotte Dupas dans l’Andante de la n°4, tout de gaze poétique, Allegro contrasté moins par le tempo que par le basson très pointé et le contraste de timbre grasseyant face au violoncelle qui détache aussi davantage les notes (un peu trop ?), donnant une allure sautillante et bonhomme au mouvement. Sarabande nostalgique, où le violoncelle par ses accords lorgne sur la viole, avec une ligne murmurée admirable. Gigue plus dispensable quoique… vive. Le clavecin de Paolo Corsi, dynamique et sensible, apporte un soutien bienvenu, que l’ingénieur du son a habilement placé en arrière du violoncelle et basson.

Anne-Charlotte Dupas & Xavier Marquis – Site officiel des artistes, tous droits réservés
A côté de ses sonates, les musiciens ont rassemblé ce qu’ils appellent “un Cabinet de Curiosités musicales (anonymes et inédites pour la plupart !) comprenant chanson créole, air à boire, des turqueries et autres inspirations « exotiques » de l’époque. Cette fois-ci on entre de plain-pied dans la gourmandise d’esthètes. Il y a ces Sauvages avec chalumeau bondissant et percussions exotiques plus dandinées que dansantes, claudicantes et à la bizarrerie exacerbée, il y a là un sens du grotesque et du théâtre, y compris dans une virtuosité écarté au profit du badinage.
Julie Roset, en cameo, s’amuse de son timbre clair avec la bluette “Lisette quitté la plaine” en français créole restitué rustique et chantant. On se croirait aux champs puis au cabaret quand le chalumeaux vient enrichir la ligne (évidemment ne cherchez aucune prétention musicologique).
Et patatras : Boismortier, qui nous ramène dans un jolie cabinet aux boiseries à vernis Martin. La contraste est brutal, assumé. La continuité se fait par le basson parfois très second degré de Xavier Marquis qui par ses articulations, ses nuances de respiration, insuffle un sens de l’ironie amusée très personnel, sans verser dans la caricature. Mais cette manière de dégonfler les accélérations de croches, de laisser un son en cloche note à note, révèle une personnalité pétillante et espiègle. A l’inverse, le bassoniste sait aussi laisser chanter la partition (Aria), ce qu’on aurait souhaité parfois davantage pour le simple plaisir de la musicalité d’un compositeur solaire.
Nous avouons notre ignorance quant aux Danses de Chypre, mais leur caractère simple, terrien, entêtant (notamment le Largo), accompagné de percussions, donne envie de se lancer dans une ronde de village. L’Allegro nous paraît en revanche peu convenir au timbre du basson trop sophistiqué, et les passages au violon sont plus convaincants.
Notons aussi un air à boire “La Curieuse” dont les paroles licencieuses sont démenties par l’innocence de Julie Roset, qui dévoile ses beaux aigus transparents « Je veux un moment / Parcourir mon amant ; : Que de charmes je découvre ! / Suspends son réveil, / Puissant dieu du sommeil. » qu’on aurait pu imaginer plus coquin.
Enfin la dernière sonate de Boismortier proposée, la numéro 6, a longtemps été notre favorite pour son premier mouvement. Un Adagio riche, ample, impressionniste, que le violoncelle, nimbé du halo du basson, sait reproduire avec la magie de reflets pastel dignes d’un Turner, avant une Gavotte naturelle entraînante et spontanée.
Des “bonbons sonores” à croquer.
Viet-Linh Nguyen
Technique : enregistrement clair et avec un bel équilibre (notamment le clavecin point trop invasif), et les timbres du violoncelle et basson très fidèlement rendus.
Étiquettes : Bodin de Boismortier, Dupas Anne-Charlotte, Les Mondes Baroques, Marquis Xavier, Muse : coup de coeur, Paraty, Roset Julie Dernière modification: 8 septembre 2026
