Rédigé par 11 h 15 min CDs & DVDs, Critiques

Les goûts réunis (La Ferté, Sonates oubliées, Ensemble la Ferté – Paraty)

Ferte sonates paraty

Ferte sonates paraty

Charles-François Grégoire de La Ferté (1666-1746)
Sonates oubliées
Premier Livre de sonates pour le violon et la basse

Ensemble La Ferté :
Paulo Castrillo, violon baroque
Manon Chapelle, viole de gambe
Nicolas Mackowiak, clavecin et orgue

1 CD digipack, enregistré du 19 au 25 février 2024 à la Chapelle du couvent des Sœurs noires de Mons en Belgique. Paraty 2025010, 74’57

Il est des disques qui ne se contentent pas de remettre un compositeur dans la lumière ; ils donnent le sentiment de retrouver un chaînon manquant. On crie trop souvent au “premier enregistrement mondial”, à la version nouvellement ripolinée par le chercheur, à la pièce anonyme “attribuée à” une signature célèbre, perdue dans un recueil de la BnF. L’argument marketing rejoint le plaisir de la découverte. Mais dans certaines rares occurrences – tel est le cas de ces Sonates oubliées – au-delà de la seule curiosité musicologique, c’est une véritable révélation musicale.

Publié en 1707, ce Premier Livre de Sonates paraît à une charnière : le Grand Siècle a tiré sa révérence, Charpentier, Bossuet ne sont plus. Vauban décèdera cette année-là. Des troubles dans le Royaume exsangue. La guerre, encore. Le règne, trop long. La musique ? Elle demeure profondément marqué par l’ombre du grand Lully, mais les influences italiennes gagnent du terrain. Couperin sait réunir les goûts, mais reste très français dans son élégance. Le Salon de l’Œil-de-bœuf frémit des prémices enfantins de la Régence. Idem à Trianon où l’aile de Trianon-sous-Bois va se révéler incroyablement moderne, et rendre fous les historiens de l’art.

Charles-François Grégoire de La Ferté s’inscrit parfaitement dans ce renouveau ; il ne choisira jamais entre les deux écoles française et italienne. Son coeur balance. Il les réconcilie avec un naturel confondant, d’une sûreté de plume d’un homme dont on ne sait pas grand chose… En 1696 il est musicien à l’Académie Royale de Musique, entre 1702 et 1704 il y tint la basse de viole, fut basse de violon à la Chapelle Royale et aux Petits Violons dès 1710. Ce Premier Livre de douze sonates pour violon est dédié à Philippe d’Orléans.

L’Ensemble La Ferté, dont le nom même tire sa fierté à l’idée de cette réhabilitation, a réarrangé l’ordre des sonates pour davantage de variété. Hors cela, l’interprétation est extrêmement respectueuse du compositeur, alliant noblesse, élégance, souplesse naturelle, sans jamais verser dans une mignardise souriante trop poussée (on sent plus l’influence de Couperin, Rebel ou Leclair que celle de Mondonville ou Rameau). Les mouvements libres avoisinent les danses françaises, le contrepoint s’anime sans trop de pesanteur savante, les épisodes virtuoses restent contenus et au service du discours. Ce n’est pas un mince succès pour le violon grainé et intense de Paulo Castrillo que de savoir tenir cet admirable équilibre.

On pense souvent à Couperin, mais affleure çà et là quelque chose de plus moderne de par le raffinement plus intime et soyeux de ligne mélodique. L’Ensemble La Ferté se distingue par une densité chaleureuse, le violon comme la viole de Manon Chapelle privilégient un legato souple, animé de rubatos délicats, comme autant de respirations empruntées à l’art de la déclamation. Il en résulte un discours d’une rare éloquence. Nicolas Mackowiak colore le discours d’un continuo inventif, alternant clavecin et orgue positif avec goût (avec une petite préférence pour ce clavecin brillant et perlé), sans trop se mettre en avant, laissant la primauté aux cordes.

Les tempi, volontairement respirants, constituent l’une des réussites majeures du disque. L’Ensemble La Ferté refuse une lecture fébrile, savoure les harmonies, instille les affects, nous invite au balancement des danses.

Le Récit de la Sonate 11 est déclamatoire et quasi orchestral. L’on comprend aisément pourquoi les interprètes l’ont choisi pour ouvrir le disques, presque à la manière d’un Prélude non mesuré, inventif et spontané. La courte Sonate n°2 tendue, nostalgique, boisée a la pudeur d’un béguine, les ornements de Paulo Castrillo sont très justes. Même climat très XVIIème, pour la Sarabande de la Sonate n°7, où la gravité de la viole impressionne. L’on avouera une relative déception pour la Chaconne attendue de la Sonate n°6 (la seule chaconne ou passacaille du recueil), trop légère, trop cursive, trop italienne. Pour un musicien de l’Opéra, on aurait aimé des carrures plus fermes, à la manière d’un Lully, Marais ou Forqueray… Pour la première fois du disque, l’on se dit que les effectifs sont trop maigres, que la section centrale est vive mais trop pressée. Heureusement la Sarabande de la Sonate n°1, par sa grâce fine, est réminiscente de Couperin ou du jeune Rameau, c’est dire.

Au terme de cette écoute, une conviction s’impose : Charles-François Grégoire de La Ferté n’est pas une simple curiosité. Son langage personnel, son sens de la ligne, son équilibre entre tradition française et modernité naissante des Lumières méritent pleinement qu’on poursuive l’exploration de son œuvre, en espérant y trouver des pièces de viole ?

Voilà donc une révélation majeure, portée par des interprètes talentueux, dont on attend désormais avec impatience les prochaines réalisations, en faisant le vœu qu’il restent dans le répertoire français de cette époque de transition, qu’ils servent si bien.

Viet-Linh Nguyen

Technique : enregistrement clair et équilibré, belle transparence des pupitres, assez analytique.

Étiquettes : , , , , , , Dernière modification: 22 juillet 2026
Fermer