Rédigé par 8 h 01 min Cinéma, Regards

Et la musique dans tout ça ? (Vivaldi et moi, real. Damiano Michieletto, 2026)

vivaldi et moi photo moana films x

“L’Hospice est un ventre mort, nous, filles jeunes, vivons parmi des femmes stériles, des femmes qui ont choisi de garder leur peur de mourir dans leur ventre, de la conserver tout entière. Nous ne sommes pas encore nées.”
(Tiziano Scarpa, Stabat Mater, Prix Strega 2009)

vivaldi et moi photo moana films x

Vivaldi et moi – Moana films / Diaphana Distribution, cliché officiel de promotion du film

Veni, vidi et j’ai compris, comme l’écrirait Goscinny. Hélas, le passage attendu à l’écran de Primavera (sorti en France sous le titre plat et racoleur de “Vivaldi et moi”) par le metteur en scène d’opéra Damiano Michieletto laisse perplexe. Rappelons qu’il s’agit de l’adaptation libre du puissant roman Stabat Mater de Tiziano Scarpa. Si le film parvient par sa magnifique photographie à capturer le mystère de l’Ospedale della Pietà, cette cage dorée de la lagune où des jeunes filles abandonnées devinrent l’orchestre le plus virtuose d’Europe, si le souffle la superbe photographie, la qualité des costumes et des décors emportent l’adhésion, le mélomane restera tout à fait sur sa faim, ce qui est un comble quand on a apprécié – entre autres – le Giulio Cesare que Michieletto avait mis en scène au TCE.

Le metteur en scène rend avec délectation cette Venise froide et cloîtrée. Sur le plan visuel, le film est très convaincant.  On saluera en particulier l’attention du costumier Massimo Cantini Parrini. Loin du clinquant neuf des reconstitutions télévisuelles proprettes netflixées, les étoffes (fournies par la maison Rubelli) ont ici une âme : les lins bruts, le chanvre et les laines patinées des orphelines se heurtent à la raideur des velours et soieries de la noblesse. On louera en particulier les superbes perruques masculines, façonnées par le mythique atelier romain Rocchetti & Rocchetti, d’une vérité et d’une qualité confondantes, notamment celle du Roi du Danemark ou du Directeur de l’Ospedale.

La mise en scène tire d’ailleurs une force évocatrice de ses décors très bien sélectionnés, grâce d’habiles recompositions géographiques. Si Venise offre ses canaux authentiques (Cannaregio, Rio Santa Giustina), c’est dans le Latium que bat le cœur du film. La cour carrée du Palazzo Altieri à Oriolo Romano devient le cloître de la Pietà, un espace d’enfermement magnifique où l’architecture Renaissance tardive dessine la prison sociale des musiciennes. Certes, malgré de beaux clairs-obscurs, là où un Barry Lyndon ou un Meurtre dans un Jardin anglais imposaient la lueur des véritables bougies, la direction de la photographie de Michele D’Attanasio cède aux sirènes de bougies blanchâtres et floues, laissent deviner l’omniprésence de la LED et des filtres diffuseurs. Pire, le film s’obstine à allumer des bougies en plein jour, brisant la réalité économique d’un orphelinat du XVIIIe siècle pour céder à une esthétique de “clip” ou de magazine de décoration de bas étage. Dans l’abbatiale de Vicovaro (qui double magnifiquement les intérieurs de la Pietà), les anachronismes sautent aux yeux. On s’étonnera de voir de grands miroirs trop lisses sans glace au mercure, ainsi que des candélabres au style Empire tardif…

Mais surtout, le réalisateur n’a pas su trancher et l’œuvre, malgré l’emballage, manque d’ossature. Dans Vivaldi et moi, il n’y a pas assez de Vivaldi. Et il n’y a pas assez de Cecilia. Ni biopic de l’orpheline en quête de liberté et de musique, et qui finit par renoncer à sa quête de filiation comme à une position sociale avantageuse via un beau mariage, ni évocation du génie créatif vivaldien, le film se perd dans un scenario d’une platitude hésitante que sauve uniquement l’atmosphère. A l’instar de ce plan poétique, où l’orpheline, en gondole, aperçoit la réalité quotidienne de ce boucher équarrissant une carcasse, filmé presque à la manière d’une nature morte flamande et qui laisse entrevoir ce qu’avec les mêmes moyens un réalisateur plus inspiré aurait pu livrer.

Sur le plan purement musical, le choix de Michieletto interpellera les puristes. Point d’Il Giardino Armonico, d’Europa Galante ou d’Il Pomo d’Oro pour faire rugir les cordes en boyau mais une bande-son indigente, ne dépassant jamais 2 minutes, et qui plus est confiée à l’ensemble I Musici Veneziani, avec de plus des tripatouillages d’ingénieur du son gonflant les graves façon son surround de soirée TV footballistique. Heureusement, visuellement, les instruments sont corrects (pas de mentonnière sur les cordes par exemple), et l’on aura le droit à quelque mesures de la Juditha Triumphans par Alessandro de Marchi (Naïve), à la fin du métrage. On saluera toutefois la performance visuelle des actrices (notamment Tecla Insolia) dont la tenue de l’archet et la gestuelle à l’écran restent assez convenables, sans atteindre le talent d’un Jean-Pierre Marielle, d’un Gérard Depardieu ou d’un Russell Crowe (jouant du violon dans Master & Commander).

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Vivaldi et moi – Moana films / Diaphana Distribution, cliché officiel de promotion du film

Le film aurait pu trouver sa rédemption dans un intrigue politique, métaphore des liens entre musique et pouvoir : la visite du Roi Frédéric IV de Danemark (campé par un Miko Jarry emperruquée et poudré pompeusement ridicule mais parlant français avec soin). Hélas, au lieu des sonates de l’opus 2 qui lui furent effectivement offertes, la bande-son nous gratifie d’un micro-extrait de mouvement lent de concerto, devant lequel toute l’assistance se pâme à foison. #subtilité éléphantine.

Que reste t-il de nos amours ? L’orpheline s’enfuit (attention : spoiler), le vil mâle dominateur violent qu’elle aurait dû épouser, un certain Sanfermo (Stefano Accorsi), caricature de prédateur aristocratique, se rabat sur une autre pensionnaire (poverinà), mais arborera avec une exactitude rare la Croix des Chevaliers de Saint-Marc, portée en sautoir sur son cordon bleu azur, conforme à l’évolution de l’ordre à la fin du XVIIe siècle lors du dernier concert à la Piétà. A qui s’adresse ce film ? A un peu tout le monde, à personne, et aux amateurs de phaléristique. Dommage pour ce coup d’archet dans l’eau.

 

Viet-Linh Nguyen

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Étiquettes : , , , Dernière modification: 10 juillet 2026
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