
Emiliano Gonzalez Toro © Morgane Vie / CMBV
Jean-Baptiste LULLY (1632 – 1687)
Roland
tragédie mise en musique en un Prologue et cinq actes, sur un livret de Philippe Quinault, représentée dans le manège de la Grande Écurie du château de Versailles, devant le roi, le 8 janvier 1685
Jérôme Boutillier, Roland
Karine Deshayes, Angélique
Alix Le Saux, Logistille, la fée principale
Juan Sancho, Médor
Lila Dufy, Témire
Victor Sicard, Démogorgon
Morgan Mastrangelo, Coridon, Astolfe
Nicolas Brooymans, Ziliante, un suivant
Pierre-Emmanuel Roubet, Tersandre
Camille Souquère, Bélize, une suivante
Les Pages et les Chantres du CMBV (Fabien Armengaud, direction artistique)
Ensemble I Gemelli
Emiliano González Toro & Mathilde Étienne, direction
Voici un concert qui remet les pendules à l’heure, et chasse les préjugés (“Lully pas drôle après Alceste, Lully pas italien pour un sous dans ses tragédies”), comme la morosité hivernale. Comme nous le confiait Mathilde Etienne, dans l’entretien qu’elle nous a accordé à propos de ce projet, ce Roland, avant-dernière tragédie lyrique de Lully, avant la sublime Armide, constitue une œuvre étrange : contrairement à Atys ou Armide, point de livret classique et équilibré, mais une intrigue bringuebalée ça et là, sans véritable héros (on attend bien longtemps l’arrivée de Roland, et le couple Médor / Angélique disparaît dès la fin d’un superbe 3ème acte, qui est presque le point culminant de l’œuvre). Beaucoup de danse, mais point ici de scène infernale, de bataille, de cités assiégées…
Le récitatif, très fluide, avec une présence plus marquée de l’orchestre, structure l’ouvrage, qui demeure tout de même ponctué de charmantes ariettes strophiques, ou de quelques divertissements, mais de moindre ampleur que dans d’autres tragédies, mis à part la vaste et attendue chaconne “C’est Médor qu’une Reine si belle” de presque 12 minutes ! On le dit en semi-disgrâce, le Surintendant florentin, suite au scandale de la liaison avec le page Brunet, mais tout de même ce Roland, au thème prétendument soufflé par Louis XIV, et que l’on dit l’un des opéras favoris du Roi, aura une assez grande fortune : création le 8 janvier 1685 devant le Roi à la Grande Ecurie, huit représentations à la cour, avant la salle du Palais-Royal en mars, rejoué en novembre à l’Académie Royale de Musique devant les ambassadeurs du Siam, rejoué encore pour célébrer le mariage du duc de Bourgogne, en décembre 1697, sans même mentionner les reprises tout au long du XVIIIème siècle. C’est un succès durable !

Karine Deshayes © Julien Hanck
A nos oreilles modernes, l’œuvre est toutefois trop bancale et fantasque, ce qui explique sans doute la rareté des représentations (Jacobs en 1994 puis Rousset en 2003-2004, où Emiliano Gonzalez Toro chantait le rôle de Tersandre et d’un Insulaire). Forts de leur expérience chez Monteverdi ou Caccini, Mathilde Etienne et Emiliano Gonzalez Toro ont lancés I Gemelli sur des terres inconnues versaillaises, accompagnées du CMBV, à la fois du point de vue musicologique, le prêt de l’instrumentarium (24 Violons et bois) et pour la participation des Pages et des Chantres du CMBV.
Certes l’on saluera les sonorités champêtres, pincées et boisés des hautbois, les cromornes bourdonnants, ou encore le tapis soyeux des cordes. L’on notera aussi la disposition de l’orchestre, placé face à la scène comme à l’époque. Mais l’essentiel n’est pas là, et il faut avouer que ces changements semblaient bien plus audibles pour la recréation de l’Atys sous la houlette d’Alexis Kossenko du fait de la plus grande fragmentation des séquences et de la présence plus marquée des bois. Le grand chambardement de cette soirée, est d’avoir, en plein Opéra Royal, désacralisé Roland, et d’avoir fait passer cette tragédie héroïque à une tragi-comédie, voire une franche comédie bon enfant, féérique, chevaleresque, d’une souriante énergie, et d’une fraîcheur printanière.
Coincée entre le fracas d’Amadis et la tendresse désespérée d’Armide, ce Roland retrouve une vitalité d’adolescent, que la mise en espace truculente et sans prétention accentue par son second degré (épée en plastique de super héros, baguette digne d’Harry Potter, gestuelle presque cartoonesque…). On regrettera au passage que Karine Deshayes n’ait pas chanter par cœur, à l’inverse de certains de ses confères, en premier lieu l’olympique Jérôme Boutillier, dont les qualités vocales, la beauté dense du timbre, le soin de la prosodie passeraient presque inaperçus, éclipsés par un jeu d’acteur superlatif : voilà un Roland brouillon, matamore, adolescent ne mesurant pas sa force, capricieux mais incroyablement touchant. Sa scène de folie (superbe basse continue qui s’emballe), ses inflexions, hésitations et explosions permanents rendent hommage à une prestation polymorphe, d’une théâtralité toute italienne.

Jérôme Boutillier © Julien Hanck
On avouera que Karine Deshayes a campé une Angélique digne et glacée, qui s’est animée au fur et à mesure de la soirée, grâce à l’effet de troupe et la vivacité de sa confidente, une Témire sensible et pétillante de Lila Dufy (malgré quelques soucis d’intonation). On verrai bien cette Angélique en impériale Armide ou Cybèle ; la soprano privilégie un medium corsé et plein, et une émission ample qui rend parfois les vers difficile à saisir sans les surtitres, mettant en avant une vocalité fière, une princesse autoritaire.
Juan Sancho à l’émission puissante, au ténor solaire (non sans rappeler celui d’Emiliano González Toro) surjoue également l’amoureux transi, et voilà un Médor “bogoss” charmeur, au ténor jaillissant un peu XIXème par rapport à l’école Christie façon Howard Crook. Cet homme de rien, un brin intéressé, s’avère tout aussi immature que Roland. Ses crises permanentes (jouissifs dérapages dans les aigus) insufflent un tonus inusité au jeu de chassé-croisé du couple un peu plat Angélique / Médor et pimente les divers quiproquos, sans pour autant renier la sensualité des récitatifs “se peut-il qu’à ses vœux vous ayez répondu” et le bref dialogue puis duo sur basse de chaconne (“je ne veux que votre coeur”) suivi de la fameuse Chaconne de l’acte III. Il y a là une vision cohérente et ironique, tout à fait différente de celle de Christophe Rousset (Ambroisie) où le couple des amants maudits faisait écho à la romance désespérée de celui d’Atys et de Sangaride.
Parmi les autres rôles, l’on saluera le bouillonnant Coridon ou Astolfe de Morgan Mastrangelo, la fée Logistille impliquée mais un peu acide et avec un vibratello troublant d’Alix Le Saux, la trop rare apparition de Pierre-Emmanuel Roubet, sans oublier Camille Souquère d’une clarté et d’une limpidité tout à fait remarquées.

© Morgane Vie / CMBV
Les Pages et les Chantres du CMBV furent magnifiques de rondeur et de cohésion, et la couleur apportée par les Pages – une transparence pastel – nimbe l’œuvre dans un climat de poésie rêveuse, quasi hypnotique, avec ce qu’il faut d’ampleur et de générosité pour ne pas oublier l’épique chez l’Arioste. Dans la fosse I Gemelli, dirigés par un Emiliano González Toro habité et dont on devine qu’il chantonne de bout en bout l’opéra, effacent toute nervosité et pompe curiale, et livrent des textures moirées et veloutées, privilégiant les cordes des Vingt Quatre Violons et le continuo de violes et clavecin (Violaine Cochard en pleine forme et visiblement amusée).

© Julien Hanck
Dès l’Ouverture, le parti-pris est clair : les notes pointées se succèdent avec une grâce élégante, loin de toute formalisme curial. Moins de grandeur, plus de douceur, un lumière dorée, des contours de sfumato turquoise gommant les silences pour insister sur la continuité orchestrale, et les changements de combinaisons (le continuo qui se tait lors des danses et divertissements). Pas de percussions. Mathilde Etienne pensait “aux tableaux de Philippe de Champaigne : des contrastes lumineux marqués, des couleurs distinctes et peu nuancées”, on osera la contredire : il y a des couleurs mais aussi bien des nuances, et si les caractères des personnages sont marqués à l’excès, la palette orchestrale est digne d’un Fragonard ou d’un Chardin.
On regrettera quelque peu la battue très régulière, qui résulte d’une réflexion approfondie des chefs sur le tactus qui structure toute l’œuvre et l’irrigue de bout en bout comme chez Monteverdi (nous renvoyons nos lecteurs à l’entretien avec Mathilde Etienne) mais qui s’interdit de distendre ou accélérer la pulsation, ce qui aurait pu être bienvenu en fonction des affects, mais la cohésion de l’orchestre, sa souplesse, son optimisme délicat emportent l’adhésion. Et l’on découvre avec surprise que le Lully de 1685, loin du vieillissant Surintendant dictatorial, avait conservé l’émerveillement des années joviales de comédie-ballet des “deux Baptiste”.
Une soirée unique, dont on espère que la captation conservera la fraîcheur, la spontanéité et le sens inné de la comédie car cette rare tragédie, avec la complicité d’I Gemelli, n’en est finalement plus une.
Viet-Linh Nguyen
Dernière modification: 13 mars 2026
