
Exposition Le Trésor retrouvé du Roi Soleil au Grand Palais © Muse Baroque, 2026
Sous la nef monumentale du Grand Palais, dont la vaste voûte et les élégantes poutrelles métalliques verdâtres offrent un écrin industriel au Grand Siècle, se joue un savant contrepoint. L’espace accueille temporairement et exceptionnellement une fraction des trésors textiles tissés à la gloire de Louis XIV : tapis de la Savonnerie et tapisseries des Gobelins.
Le visiteur découvre, disposée au sol d’un côté du vaste espace, une partie des 92 tapis tissés à la manufacture de la Savonnerie. Ces pièces, réalisées au point de la Savonnerie au rendu épais et soyeux, étaient originellement destinées à la Grande Galerie du Louvre, ce couloir monumental reliant le palais du Louvre à celui des Tuileries.
On déplorera d’emblée un guide de visite fort mal conçu, ne comprenant ni le nombre exact des œuvres, ni les légendes détaillées de chacun des tapis. L’absence de dossier pédagogique disponible est tout aussi regrettable ; il eût fallu, hélas, photographier les cartels sur place, précaution que nous n’avons pas prise et le lecteur excusera donc les éventuelles erreurs ou omissions.

Exposition Le Trésor retrouvé du Roi Soleil au Grand Palais © Muse Baroque, 2026
Ces tapis de la Savonnerie s’avèrent difficiles à apprécier à leur juste mesure. Au sol, le spectateur manque cruellement de recul. Depuis les hautes galeries, si l’effet d’ensemble demeure admirable, la distance est trop grande pour saisir la finesse du travail. Subsiste tout de même, en dépit de l’affadissement des couleurs, un certain ébahissement face à tant de faste et de courbes, de magnificence baroque toute en théâtralité colorée.
Ainsi, l’œil se perd dans les petits paysages imaginaires, les médaillons, les écoinçons ornés de figures ou des armes de France. On y devine des faux bas-reliefs, les vertus allégoriques, les continents, et, de manière omniprésente, la symbolique royale : chiffres, soleil rayonnant, cornes d’abondance et lauriers. Dessinés par Charles Le Brun lui-même, ces tapis suivent vaguement un même modèle orné de grands rinceaux d’acanthe sur fond noir, tout en dénotant une grande variété.
On aurait aimé pouvoir apprécier, s’il en subsiste, les cartons peints à l’échelle (des huiles sur toile), car les couleurs des tissages se sont désormais affadies. On se laisser aller à cette iconographie foisonnante que l’on découvre sur fond d’une musique un peu lourde, où l’on reconnaît le prélude du “Te Deum” de Lully dans une version toute germanique — sans doute l’interprétation de Musica Antiqua Köln pour la bande originale du film Le Roi Danse.

Exposition Le Trésor retrouvé du Roi Soleil au Grand Palais © Muse Baroque, 2026
Tout ceci concourt à la plus grande gloire du plus grand des rois. Un détail retient l’attention : la commande initiale datant de 1668 ne fut achevée qu’en 1689. Or, dès mai 1682, le roi avait installé la cour à Versailles. Ces tapis ne furent donc jamais installés in situ. Sous la voûte, on se prend à rêver à ce qui n’exista jamais : l’immense espace de la Grande Galerie du bord de l’eau du Louvre, bordé des quatre-vingt-douze tapis mis bout à bout dans le sens de la largeur, conduisant les visiteurs depuis les grands appartements royaux jusqu’à l’actuel Pavillon de Flore — à l’époque Pavillon de la Rivière — où aurait dû trôner le monarque.

Exposition Le Trésor retrouvé du Roi Soleil au Grand Palais © Muse Baroque, 2026
L’autre morceau de choix de cette exposition éphémère réside dans la présentation de douze tentures de l’« Histoire du Roi ». Il s’agit cette fois de tapisseries (et non de tapis), alignées comme à la parade. Douze d’entre elles, sur les quatorze que compte la série, sont exposées. Ces magnifiques pièces, issues de la manufacture des Gobelins, furent réalisées à l’initiative de Le Brun, encore lui, et de Jean-Baptiste Colbert. Elles narrent les glorieuses premières années du règne personnel de Louis XIV, entre 1654 et 1666. Certaines sont habituellement visibles au château de Versailles. D’une grande richesse, tissées notamment de fils d’or et d’argent en haute lisse, les douze premières furent livrées vers 1676 et 1677. Aux quatorze sujets initiaux s’ajoutent trois tapisseries supplémentaires ; une deuxième série de onze était même prévue. Les tapisseries présentées appartiennent aux deux séries.

Exposition Le Trésor retrouvé du Roi Soleil au Grand Palais © Muse Baroque, 2026
On reste totalement béat devant la variété toute baroque de ces tableaux, l’on ne sait plus quoi louer des couleurs, du savoir-faire, de l’inventivité des sujets, des postures et détails anecdotiques qui accompagnent la grande Histoire. On y trouve des scènes civiles comme le mariage de Louis XIV ou la construction des Invalides, et des événements diplomatiques tels que la satisfaction du Doge de Gênes. Beaucoup d’autres sujets, dus à l’imagination d’Adam Frans van der Meulen, représentent des scènes militaires.
On admirera particulièrement le « Sacre du Roi », avec sa foule bigarrée et son traitement frontal évoquant presque une miniature médiévale remise au goût du jour. Si l’entrevue des rois de France et d’Espagne ne figure pas, le « Mariage du Roi » de 1660 impressionne par sa grande théâtralité et sa composition pyramidale. De même, la « Satisfaction faite à Louis XIV par l’ambassadeur d’Espagne » en 1662 déploie un décor tout curial, montrant la richesse des courtisans parés de rubans et de graves.

Exposition Le Trésor retrouvé du Roi Soleil au Grand Palais © Muse Baroque, 2026
L’amateur avouera peut-être préférer les séquences qui sentent davantage la poudre. Parmi les innombrables scènes militaires, on s’attardera sur la « Prise de Dole » : étrangement, le roi et sa suite semblent y demander leur chemin à un soldat campé sur sa pertuisane, tentant de se protéger d’un fort vent qui le décoiffe. Devant le « Siège de Douai », on reste admiratif face à la violence de la description, notamment ce cheval crevé au premier plan, touché par une balle et dégoulinant de sang. On sourira également de voir le roi visiter la tranchée sans cuirasse ni casque, en habit de cour, tandis que les soldats continuent tranquillement à confectionner des fascines sous le feu de l’ennemi.
L’« Audience du Légat » est admirable par sa représentation de la chambre du roi : on y voit la balustrade au premier plan, ouverte de manière théâtrale à double battant, révélant un lit à baldaquin carré “à la française” surmonté de plumets. Bien souvent, la composition offre un décor dans le décor, un tapis dans le tapis. L’attention aux détails — rubans de chaussures, changements constants de couleurs, textures, épaisseurs, drapés — est superbement rendue.
Si certaines compositions apparaissent un peu plus vides ou convenues, la partie droite du « Renouvellement de l’Alliance avec les Suisses » est remarquable. Ces courtisans empanachés, murmurant et complotant peut-être, contrastent avec les Suisses de la partie gauche, tout de brun vêtus, portant pour certains la fraise ou le col rabattu à la protestante de manière un peu archaïque, jurant sur la Bible tenue par un cardinal. Le roi est couvert, le regard presque absent, entouré de quelques gardes dont l’uniforme n’est pas encore normalisé en 1663.

Exposition Le Trésor retrouvé du Roi Soleil au Grand Palais © Muse Baroque, 2026
Pour ne pas lasser le lecteur, citons simplement les fréquents clins d’œil drolatiques. Ainsi, dans la « Visite de Louis XIV aux Gobelins », la manufacture semble en plein déménagement. Le roi paraît à la fois dérangé et soucieux de laisser les artisans poursuivre leur labeur. L’un transporte un dessus de table en pierres dures, d’autres sont aux prises avec un énorme vase en argent, tandis qu’un gentilhomme en perruque porte carrément un tapis roulé sous le bras. Il est surprenant de constater que très peu regardent le souverain ; les trois ouvriers du premier plan lui tournent même le dos.

L’exposition est globalement bien pensée, si l’on excepte ce faux trône en bois doré, dispensable quoique évocateur, placé au bout de l’enchaînement des tapis. Des ateliers pédagogiques permettent de s’initier au point de la Savonnerie et un tapis à colorier est disponible pour les enfants. Pour les adultes, une sympathique évocation était proposée par la compagnie Danse au passé, avec un petit ensemble de musique et danse baroques jouant notamment des pièces de Lully.
Pour conclure sur les quatre-vingt-douze tapis de la Grande Galerie, rappelons leurs vicissitudes. N’ayant jamais été installés à l’endroit prévu, l’ensemble commença à être dispersé dès le règne de Louis XIV. Certains furent offerts en présents diplomatiques, mais les Gobelins les retissèrent pour préserver l’unité de la collection ; il existe ainsi plusieurs versions d’un même tapis. Lors de la Révolution, cinquante-et-un tapis furent cédés à des fournisseurs. Ils furent en partie rachetés par Napoléon Ier en 1807, puis par Charles X en 1827.

Exposition Le Trésor retrouvé du Roi Soleil au Grand Palais © Muse Baroque, 2026
Aujourd’hui, bien qu’ils soient dispersés à travers diverses collections publiques et privées en France, en Italie, en Suisse, au Danemark, au Royaume-Uni et aux États-Unis, on peut encore en trouver certains des tapis remplissant des fonctions similaires à celles pour lesquelles ils furent conçus. Ainsi, il nous semble que le Palais de l’Élysée jouissait encore, jusqu’en 2017, de l’un de ces magnifiques ouvrages. Mais c’est au Grand Palais qu’il faut vite accourir, d’ici la fin de semaine pour s’envoyer au tapis.
Viet-Linh Nguyen
Étiquettes : Adam Frans Van der Meulen, Arts Décoratifs, Charles Le Brun, Grand Palais, Louis XIV, tapisserie Dernière modification: 4 février 2026
