Rédigé par 8 h 33 min CDs & DVDs, Critiques

Parfait supplice (Haendel, Theodora, Oropesa, DiDonato, Spyres – Il Pomo d’Oro, Emelyanychev – Erato)

Georg Friederich Haendel (1685-1759)
Theodora
oratorio en trois actes composé en 1749 par Georg Friedrich Haendel, sur un livret de Thomas Morell, et créé le 16 mars 1750, au Théâtre royal de Covent Garden à Londres

Lisette Oropesa (Theodora)
Joyce DiDonato (Irene)
Paul-Antoine Bénos-Djian (Didymus)
Michael Spyres (Septimus)
John Chest (Valens)
Massimo Lombardi (un messager)

Orchestre et chœur Il Pomo d’Oro Choir (chef de chœur Giuseppe Maletto)
Direction Maxim Emelyanychev

Coffret 3 CDs, enregistré entre le 26 et le 29 novembre 2021 dans la salle Alfred Krupp de la Philharmonie Essen. Erato, 179’18

Ayant tout récemment assisté à la Theodora dirigée par Thomas Dunford au Théâtre des Champs-Elysées, nous avons souhaité chroniqué ce disque, qui prolonge la tournée d’Il Pomo d’Oro de 2021 entre Vienne, Milan ou encore le TCE. Il permet de rendre compte de la différence de ressenti entre le spectacle vivant qui nous avait enthousiasmé et la captation d’une perfection indifférente. Car cette Théodora est un peu maudite pour Erato : Christie lui-même, lors de son enregistrement de 2002, faisait bien pâle figure par rapport à sa miraculeuse prestation de Glyndebourne qu’il s’agisse du DVD (NVC Arts) avec la mise en scène intense de Peter Sellars, ou du disque tardivement édité en 2012 dans le label du festival et trop rapidement épuisé (Glyndebourne), proposant un montage sur six soirées, tout aussi magique en dépit de quelques scories notamment de la part de l’orchestre.

Ce disque-ci avait tout pour plaire : un magnifique casting, très contrasté entre la pure Lisette Oropesa (Theodora), la spectaculaire Joyce DiDonato (Irene tragédienne un peu à contre-emploi), le noble Paul-Antoine Bénos-Djian (Didymus) et le martial Michael Spyres (Septimus). Hélas, par l’artificialité policée du montage et des raccords, l’épuisement des prises, la recherche d’un son “Netflix” d’une lisse perfection, tout est beau, tout est là. L’orchestre d’Il Pomo d’Oro, très bien capté, fait valoir diversité coloré des timbres, précisions des attaques, reliefs et contrastes. Le choeur est très en verve (“Come, mighty Father”). Maxim Emelyanychev n’en est pas à son premier Haendel et l’on avait déjà pu apprécier sa fière versalité dans Serse, Rodelinda, ou une belle Agrippina (Erato) qui avait passé avec succès la barre du disque et s’était imposée face à l’ancienne gravure de référence de Gardiner (Philips).

Hélas, trois fois hélas, si la gravure pionnière fragile mais touchante d’un Nicholas McGegan (Harmonia Mundi) sans même mentionner l’essai d’Harnoncourt (Teldec) sont relégués d’un point de vue technique, il manque à cet enregistrement l’essentiel : la continuité et l’implication dramatique, la ferveur, la sincérité. Tout y est et pourtant tout est plat émotionnellement. C’est comme un de ces beaux morceaux d’architecture classique d’un équilibre sans peur et sans risque. Même les grands airs dégagent un je-ne-sais-quoi d’absent ou de décalé (“Racks, Gibbets, Sword, & Fire” presque cabotin, “As the rosy steps the Morn” narcissique”,  “Thither let our Hearts aspire” plus hédoniste que déchirant). Il y a une sorte de lyrisme contemplatif à cette version, sans reproche, mais comme vidée de sa profondeur spirituelle. Un surprenant et magnifique échec, indéfinissable et difficile à argumenter, où le tout ne constitue pas la somme des parties.

 

Viet-Linh Nguyen

Technique : captation neutre, un peu froide et analytique.

Étiquettes : , , , , , , , , , Dernière modification: 14 janvier 2026
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