Rédigé par 9 h 38 min Littérature & Beaux-arts, Regards

Jules Verne et le Baroque des Carpathes ?

Illustration pour l’édition originale du Château des Carpathes (1892) de Jules Verne. Par Leon Benett (1839-1916) – BnF / Gallica Licence CC0

Posons simplement la question. Jules Verne nous parle-t-il de musique baroque dans Le Château des Carpathes (1892) ? Pas le roman le plus connu de son auteur rétorquerez-vous avec raison. Pourtant ce roman tardif, un peu délaissé dans la queue de la comète constituée par la bibliographie de l’auteur de Michel Strogoff (1876) et de Vingt Mille Lieues sous les Mers (1869) mérite toute l’attention du lecteur moderne. Ne serait-ce que pour constituer la seule incursion de Jules Verne dans le genre si particulier du roman gothique, embrassé entre deux classiques anglais du genre, L’étrange cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde de Robert-Louis Stevenson (1886) et l’indétrônable Dracula de Bram Stocker (1897).

Sans rien dévoiler d’une intrigue fort peu musicale (quoi que…) Les lecteurs du Château des Carpathes auront remarqué qu’une action essentielle du roman se déroule au théâtre San Carlo de Naples, lors d’une représentation d’un Orlando d’Arconati par La Stilla, cantatrice et personnage de l’œuvre. Jules Verne allant jusqu’à nous livrer une partie du livret, la cantatrice entonnant Innamorata, moi cuore tremante, Voglio morire…

Diable ! Notre apôtre de la science triomphante et croyant d’une foi toute positiviste dans le progrès nous embarque ici dans des références bien nébuleuses, et avouons que nous sommes peu habitués à le voir ainsi manier les citations classiques. Tentons de décortiquer correctement ces quelques lignes de l’épique écrivain. Arconati existe bel et bien, Felice-Antonio Arconati, compositeur italien originaire de Lombardie (né vers 1610, décédé vraisemblablement après 1679), Maître de chapelle de la Basilique Saint-François d’Assise, compositeur de motets, d’un Lauda Jérusalem et notamment d’une Missa Minima a 8 voci. Autant de pièces représentatives de la musique religieuse de son temps, mais rien qui ne ressemble à un opéra, et surtout aucune pièce connue intitulée Orlando.

Des Orlando par contre, nous en comptons quelques-uns. Les déclinaisons de l’Orlando Furiosio de l’Arioste (1516) dans la musique baroque sont nombreuses, au premier rang desquelles bien sur l’Orlando Furioso de Vivaldi (1727) ou l’Orlando de Georg Friedrich Haendel (1733). Mais très clairement Jules Verne ne fait pas référence à ces deux œuvres autrement qu’en empruntant le nom, et comme Arconati n’a pas composé d’Orlando il apparaît plutôt que l’auteur veuille par ce titre évoquer la tradition des grands opéras italiens épiques, mais peut-être aussi faire référence à une tragédie à trois acteurs, aspect se retrouvant tant dans l’œuvre de l’Arioste que dans Le Château des Carpathes.

De La Stilla, sa cantatrice, Jules Verne nous précise (chapitre IX), avec un goût consommé de la référence et de l’hommage que « de cette femme se dégageait une artiste sublime, une autre Malibran, dont Musset aurait pu dire aussi : Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur !

Mais cette voix que le plus aimé des poètes a célébré en des stances immortelles : …cette voix du cœur qui seule au cœur arrive. ».

En évoquant la Malibran, de son vrai nom Maria-Felicia Garcia (1808-1836), mezzo-soprano fauchée en pleine gloire des suites d’une tragique chute de cheval alors qu’elle était enceinte, Jules Verne fait référence à une cantatrice encore dans les mémoires communes, dont le talent, les traits et les ramifications familiales lui valurent en son temps une renommée bien au-delà des cercles musicaux. Musset, admirateur et par ailleurs jamais avare de compliments envers les jolies dames, composa quelques vers célèbres, bien que ce furent d’autres, ceux de Lamartine, qui eurent l’honneur d’être gravés sur sa tombe[1].

Rideau de scène du Teatro San Carlo de Naples ©Luciano Romano / Site officiel du théâtre

Rien de très baroque dans la mention de la Malibran, pas plus que dans le nom de La Stilla, cantatrice du roman dont le patronyme apparaît par contre comme une référence à peine voilée à la Stella des Contes d’Hoffman de Jacques Offenbach (1881), rôle d’une et tenu par une soprano (Adèle Isaac dans la distribution initiale).

Avouons qu’à ce stade nous peinons quelques peu à établir un réel lien entre Jules Verne et Arconati, qui semble éloigné des références culturelles bien plus contemporaines maniées par notre auteur. Poursuivons. Sur la scène du théâtre San Carlo, La Stilla prononce, avant un rebondissement que nous tairons soigneusement, quelques vers attribués à l’opéra d’Arconati :  Innamorata, moi cuore tremante, Voglio morire…

Difficile de les retrouver dans un opéra qui par ailleurs semble bien ne pas exister. Pour autant, ces vers ne sont peut-être pas dénués de quelques références en filigrane, à Mozart et à Don Giovanni dont le héros éponyme entonne Voglio divertir à la fin de l’acte II ou encore à Monteverdi et au Lamento d’Arianna (1608), très proche dans le thème et dans le texte, à la réserve près que cet air reste d’une renommée pour le moins très confidentielle avant les rééditions des premières décennies du vingtième siècle. Une référence au final peut-être plus fortuite que réelle.

Et s’il en était de même pour Arconati ? Jules Verne aurait-il pu donner à son compositeur d’opéra le nom, pour lui fictif, d’Arconati, tout en ignorant qu’il exista un compositeur bien réel ainsi nommé ? C’est bien l’hypothèse vers laquelle penche l’édition de La Pléiade dans ses notes au Château des Carpathes, alors qu’une grande encyclopédie en ligne mentionne, sans doute un peu rapidement, que c’est bien Felice-Antonio Arconati qui est cité dans le roman. Pour les contributeurs de l’édition de La Pléiade Jules Verne aurait avec ce nom simplement voulu donner une consonnance italienne au nom de son compositeur et sans doute en même temps faire référence à Marie-Louise Jeanne-Peyrat, Marquise Arconati-Visconti (1840-1923), figure intellectuelle et mécène du Paris de la fin du dix-neuvième et du début du vingtième siècle.

Il faut donc sans doute se rendre à l’évidence, Jules Verne ne nous parle vraisemblablement pas de musique baroque dans son Château des Carpathes, bien que jouant avec les références musicales et culturelles des décennies ayant précédé la publication de son roman. Et nos lecteurs auront eu l’angélique patience de subir notre démonstration d’un sujet qui n’en est pas un.

 

                                                           Pierre-Damien HOUVILLE

 

[1] Beauté, génie, amour furent son nom de femme,
Ecrits dans son regard, dans son cœur, dans sa voix,
Sous trois formes au ciel appartenait cette âme,
Pleurez terre ! Et vous cieux, accueillez là trois fois !

Étiquettes : , , , , , , , Dernière modification: 6 mars 2026
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