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Voir Naples et mourir (Festival Marais Baroque, La Simphonie du Marais – 30 août 2020)

Les jardins à la française du superbe Hôtel de Sully servaient en ce dernier week-end du mois d’août de cadre intimiste à la troisième édition du festival du Marais Baroque, occasion d’assister aux derniers concerts parisiens de la Simphonie du Marais, la formation devant donner son ultime concert au logis de la Chabotterie (Montréverd, Vendée) le 19 septembre prochain

Naples, Sinfonias & Concertos pour flûte

Alessandro Scarlatti (1660-1725)
Sinfonia di l’Emireno overo il consiglio dell’ombre
Sinfonia du concerto grosso III en ré mineur
Sinfonia di l’Amor volubile e tiranno
Sinfonia di concerto grosso XII en do mineur “La Géniale”

Francesco Mancini (1672-1737)
Sinfonia di Trajano
Concerto XIV en sol mineur

Domenico Sarri (1679-1744)
Sinfonia di Lucio Vero
Concerto XI en la mineur

Nicola Fiorenza (1700-1764)
Concerto en do mineur

La Simphonie du Marais, Hugo Reyne.

Festival Marais Baroque, troisième édition.
Hôtel de Sully, Paris, dimanche 30 août 2020.

Les jardins à la française du superbe Hôtel de Sully servaient en ce dernier week-end du mois d’août de cadre intimiste à la troisième édition du festival du Marais Baroque, occasion d’assister aux derniers concerts parisiens de la Simphonie du Marais, la formation devant donner son ultime concert au logis de la Chabotterie (Montréverd, Vendée) le 19 septembre prochain, après trente-trois ans d’existence partagées entre Paris et la Vendée. Hélas, trois fois hélas, et nous ne pouvons que regretter la disparition de cette superbe phalange, pour des raisons aussi compréhensibles que mauvaises d’ailleurs, et qui tiennent notamment de la difficulté à financer un tel ensemble, en dépit de sa qualité et de sa renommée.

Mais nous invitons nos lecteurs à lire notre hommage (qui tire presque sur l’éloge funèbre), et revenons au temps présent de ce concert que nous offrit la Simphonie dans son chant du cygne.

Hugo Reyne © Guy Vivien pour La Simphonie du Marais

Giuseppe Tartini (1692-1770) et son élève Pietro Nardini (1722-1793) étaient à l’honneur du concert du samedi, auquel nous n’avons pas eu l’occasion d’assister. Toute juste avons-nous su que suite aux aléas d’une météo parisienne capricieuse en cette fin d’été, celui-ci restera dans les mémoires pour un repli allegro presto des musiciens sous l’Orangerie et pour son rondeau rythmé d’ouvertures de parapluies, à la manière de ce film policier hongkongais esthétisant Sparrow.

Mais visiblement la colère céleste n’avait pas de quoi atténuer les ardeurs des mélomanes du baroque, venus en nombre ce dimanche pour le second concert, par une fraîcheur relative, mais sous un soleil radieux que nous espérions durable. Prévoyants ou échaudés par les aléas de la veille, l’ensemble des instrumentistes avaient préféré rester à couvert de l’orangerie, en ouvrant les larges portes sur le public. Un dispositif improvisé de sonorisation (largement opérant grâce à la technicité des ingénieurs du son) permit tout à fait à même de palier à ces petits désagréments, même si l’on objectera que le relief souffrait de quelques distorsions, avec des violons légèrement trop en avant et une contrebasse effacée, à la limite de l’audible par moment.

Les éléments incléments comme la technique défaillante n’entamèrent en rien le plaisir d’un programme entièrement consacré aux œuvres pour flûte du baroque napolitain, à savoir de Alessandro Scarlatti et de ses suiveurs. N’éludons pas l’influence qu’ont pu avoir sur les compositeurs des interprètes de talent et de renom à l’exemple de Johann Joachim Quantz (1697-1773), flûtiste et hautboïste ayant longtemps exercé à Dresde, qui enseigna la flûte à Frédéric II de Prusse et se fit connaître par son talent de par toute l’Europe. C’est à l’occasion d’un voyage en Italie en 1725, qui le vit passer par Rome avant d’arriver à Naples, que Quantz fait la connaissance du grand Alessandro Scarlatti, fort connu dans la cité parthénopéenne et au seuil de sa vie. Il convainc ce dernier, qui n’a pourtant jamais fait mystère de son aversion pour les instruments à vent, qu’il trouve peu justes, d’écrire quelques dernières partitions pour flûte, instrument pour lequel il avait malgré tout déjà commis plus jeune quelques œuvres. L’occasion pour Hugo Reyne et sa formation de nous ravir de l’exécution de la Sinfonia di concerto grosso III en ré mineur (1715) pour flûte et cordes, enlevée et équilibrée, aux belles variations de tempo et très justement soutenue par un beau continuo au clavecin.

Le temps d’apprécier le chant des moineaux dans le lierre de la façade jouxtant les jardins et c’est l’ouverture du Trajan de Mancini, bel et vaillant Allegro pour cordes qui ravit nos oreilles. Mancini !!! Le compositeur des thèmes de La Panthère Rose (1963) de Diamants sur Canapé (1961) et autres Voyage à deux (1967) ? Non, bien entendu, pas Henry Mancini (1924-1994), mais bien l’un de ses aïeux, le napolitain Francesco Mancini (1672-1737), qui souvent dans l’ombre de Scarlatti composa une œuvre qui n’est à négliger ni par son ampleur, ni par sa qualité. Pour preuve cette ouverture (1723) composée uniquement pour cordes tout à fait ravissante à laquelle succède son Concerto XIV en sol mineur pour flûtes et cordes, nouvelle occasion pour Hugo Reyne d’exposer le son délicieusement boisé de son instrument dans un comodo d’entrée aux très belles accroches, dont le dernier mouvement offrira également de ravissant et techniques enchaînements de notes, belle démonstration d’une dextérité interprétative qui ne souffre d’aucune approximation.

Orangerie de l’Hôtel de Sully © Muse Baroque, 2020

C’est ensuite à Domenico Sarri (ou Sarro) (1679-1744) d’être mis à l’honneur, lui qui vécut largement dans l’ombre et de Scarlatti et de Mancini, collaborateur occasionnel de Tomaso Albinoni (1671-1751) et qui eu malgré tout en son temps les honneurs du San Carlo et des Fiorentini. Son Concerto N° XI en la mineur mérite cependant à la fois toute notre attention et notre admiration pour un Largo initial aussi majestueux qu’émouvant, un larghetto d’une intense mélancolie, suivi d’un sprititoso plein de tempérament, attirant sur un compositeur, certes de second plan dans la musique napolitaine, mais dont l’œuvre mériterait une exploration plus en profondeur.

Retour à Alessandro Scarlatti pour la fin de programme, d’abord avec sa Sinfonia du l’Amor volubile e tiranno (1709) dont l’emphase du titre tient toutes ses promesses, avec un presto d’entrée si enlevé que nous le caractériserons même de diabolique, dans lequel l’orchestre allie dextérité technique et virtuosité de l’interprétation, démontrant si besoin était que Alessandro Scarlatti mérite amplement sa très grande place qu’il tient dans la musique baroque napolitaine.

S’en suivra, toujours de Scarlatti sa Sinfonia du Concerto grosso XII en do mineur, dite « la Géniale » (1715), œuvre dont le surnom n’apparaît en rien usurpé tant elle se distingue par la variété des airs présentés, offrant un large spectre de la diversité des émotions mises en avant par le compositeur, que ce soit dans le porté des notes de l’adagio initial, ou dans le court mais émouvant Andante moderato final.

Avouons-le, nous avons moins goûté le concerto en do mineur pour flûtes et cordes (1730) de Nicola Fiorenza (1700-1764) qui venait conclure le programme, la faute à une averse qui obligea le public soit à purement déserter les jardins ou un repli tactique sous le auvent des techniciens du son. Retenons-en malgré tout un Largo amoroso initial offrant de belles successions de doubles croches, permettant de noter qu’encore une fois, ce compositeur assez obscur aux mélomanes contemporains mériterait sans doute une salutaire remise en lumière.

C’est donc au final le cœur enjoué d’un programme mettant parfaitement en exergue la grande variété des compositeurs napolitains que nous rejoignons la place des Vosges, espérant que la fin de la Simphonie du Marais ne marque pas un prélude de fin de carrière pour Hugo Reyne et que celui-ci saura poursuivre sous d’autres formes le travail si essentiel de recherche et de mise en lumière d’un répertoire baroque pour flûte dont il a déjà largement contribuer à souligner la richesse.

Pour tout cela, nous ne pouvons que lui souhaiter…bon vent !!!

Pierre-Damien HOUVILLE

Étiquettes : , , , , , , Last modified: 22 novembre 2020
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