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Chiaroscuro (Virtuosité baroque, Le Palais Royal, Sarcos – église Saint-Germain-des-Prés, 5 octobre 2021)

 

© Nabil Belhadj

“Virtuosité baroque”
Domenico Scarlatti (1685-1757) : Iste Confessor
Marco Uccellini (1603-1680) : Bergamasca
Domenico Scarlatti (1685-1757) : Stabat Mater à 10 voix
Bonaventura Rubino (1600-1668) : Lauda Jerusalem
Arcangelo Corelli (1653-1713) : Sonata da chiesa n°3 en Si bémol majeur opus III
Antonio Lotti (1667-1740) : Credo

Cécile Madelin,  soprano I
Julie Prola, soprano II
Thaïs Raï-Westphal, soprano III
Claire-Elie Tenet, soprano IV
Charlotte Mercier, alto I
Delphine Guévar, alto II
Tsanta Ratianarinaivo, ténor I
Mathys Lagier, ténor II
Lucas Bacro, basse I
Adrien Fournaison, basse II

Le Palais Royal :
Claire Jolivet, violon solo

Kasumi Higurashi, violon II
Alice Coquart, violoncelle
François Leyrit, contrebasse
Rémi Cassaigne, théorbe et guitare
Yvan Garcia, orgue
Olivier Oudiou, mise en espace & en lumière (avec la participation des apprentis du Lycée Saint-Jean de Sannois (95) pour la confection des candélabres)
Véronique Boisel, costumes

Direction Jean-Philippe Sarcos

Eglise de Saint-Germain-des-Prés, Paris, 5 octobre 2021

Joie et sincérité. Davantage que la virtuosité, ce seront les traits de ce riche programme assemblée avec soin par Jean-Philippe Sarcos, qui a sélectionné des motets particulièrement exigeants à la profondeur mystique (le fameux Stabat Mater à 10 voix de Domenico Scarlatti, ou le Credo de Lotti), ou d’une rareté jubilatoire (le Lauda Jerusalem de Rubino sur basse obstinée dont on entendra l’inspiration profane avec la Bergamesca d’Uccelini entendue toute récemment également lors de notre escapade à Ambronay). Ce concert a été maintes fois partie remise, et l’on sent immédiatement la complicité festive des artistes du Palais Royal, que l’éclairage à la bougie d’Olivier Oudiou nimbe d’une flageolante et chaleureuse lumière qui ennoblit les artistes, et notamment les femmes aux robes inspirées des damas de la Renaissance italienne. Tout le concert sera interprété sans partition, ce qui est téméraire quand on sait la redoutable précision nécessaire aux entrées fuguées et autres subtilités contrapuntiques de Scarlatti.

Sous la direction très inspirée et théâtrale de Jean-Philippe Sarcos, après un Iste confessor à la simplicité optimiste interprété en procession, le Stabat Mater de Domenico Scarlatti expressif et changeant, aux chromatismes douloureux, dénote tout l’art religieux du compositeur trop souvent réduit à ses 555 Essercizi per gravicembalo. Or, de 1714 à 1719, Scarlatti fur employé en tant que maitre de chapelle de la Cappella Giulia de Saint-Pierre de Rome, poste occupé auparavant par l’illustre Palestrina lui-même. Au Vatican, la production musicale répondait à des règles strictes, et notamment le respect du stile antico vertical et polyphonique : pas d’accompagnement trop figuré, d’airs solistes, de modernité trop opératique… Malgré ce carcan, Scarlatti sait insuffler de discrètes modernités d’écriture, et réussit le tour de force d’un motet monumental à 10 voix réelles, 4 voix de dessus, 2 d’altos, 2 de ténors et 2 de basses. Les choristes du Palais Royal, à une voix par partie, disposés en mélangeant les pupitres, relèvent avec brio le défi de restitution de cette œuvre infiniment savante et complexe, mais incroyablement touchante, qui réclame un dialogue constant entre les lignes, et des changements de tactus imprimant à chaque section un climat propre. Les voix féminines sont particulièrement homogènes, les articulations très soignées, tout en préservant la fluidité et la ligne d’ensemble. On regrettera simplement que le ténor nasillard de Tsanta Ratianarinaivo à la forte projection se mette trop souvent et indument en avant, rompant l’équilibre fragile du contrepoint.

Autre moment de lumière, plus ancien mais à l’écriture plus extravertie, le Lauda Jerusalem extrait des Vespro per lo stellario della Beata Vergine de 1644 de Rubino (superbement enregistrées par Garrido chez K617), maître de chapelle de la cathédrale de Palerme et dont le style rappelle immanquablement celui du grand Monteverdi. Cette fois-ci, l’austérité mystique de Scarlatti laisse place à une explosion jubilatoire sur basse obstinée (répétée environ 132 fois), à la virtuosité communicative et joueuse. On aurait d’ailleurs pu ajouter une antienne introductive pour conserver un caractère plus sacré à ce motet, à la spontanéité hypnotique radieuse et au rythme bondissant.

Enfin, Jean-Philippe Sarcos a choisi de donner le très beau Credo de Lotti, dont on connaît tous les chromatismes insoutenables issu du Cruxifixus 4 voix. L’œuvre fut redécouverte et publiée en 1838 d’après un manuscrit de Dresde et connut depuis lors une renommée méritée, même si elle date sans doute des années vénitiennes du compositeur. Inspiré par Gabrieli, professeur de Zelenka, Lotti est trop peu joué, et le Palais Royal parvient à là encore concilier le caractère profond et poignant de l’écriture, avec des harmonies plus lyriques, selon l’affect de chaque mouvement.

Nous avons peu parlé des pièces instrumentales. Cela est volontaire. Hélas, malgré l’excellence du continuo de Rémi Cassaigne, au théorbe ou à la guitare (dans une église ???), l’on passera un voile pudique sur la prestation en demi-teinte des deux violonistes. Après une Bergamesca espiègle, les deux instrumentistes se sont trouvées parfois en décalage, et la seconde notamment a dû faire face à de sérieux problèmes d’intonation dans la sonata da chiesa de Corelli. Ce sont là les aléas du concert, et l’on ne s’y attardera guère pour ne retenir de cette soirée que le souvenir ému d’une authenticité ardente portée par le bonheur de chanter ensemble.

 

Viet-Linh Nguyen

Étiquettes : , , , , , , Last modified: 18 octobre 2021
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