Rédigé par 9 h 15 min Concerts, Critiques

Sans laisser de Thrace (Monteverdi, L’Orfeo, Mauillon, Mancini, Mingardo, Zanasi, Bayle – Opéra Comique, 10 juin 2021)

L’Orfeo à l’Opéra Comique © Opéra Comique / Stefan Brion

 Claudio Monteverdi (1567-1643)

L’Orfeo
Favola in musica en cinq actes et un prologue, sur un livret d’Alessandro Striggio. Créée en 1607 au Palais ducal de Mantoue.

Musica/Euridice : Luciana Mancini
Orfeo : Marc Mauillon
Messaggera : Sara Mingardo
Speranza / Proserpina : Marianne Beate Kielland
Apollo : Furio Zanasi
Caronte/ Plutone : Salvo Vitale
Pastore I / Spirito II : Victor Sordo
Ninfa : Lise Viricel
Pastore II / Spirito IV : Gabriel Diaz
Pastore III / Spirito I / Eco : Alessandro Giangrande
Pastore IV / Spirito III : Yannis François
Danseurs Yannick Bosc, Loïc Faquet et Xavier Perez

Orchestre Le Concert des Nations
Chœur La Capella Reial de Catalunya

Direction musicale : Jordi Savall
Mise en scène : Pauline Bayle
Décors:  Emmanuel Clolus
Costumes : Bernadette Villard
Lumières : Pascal Noël

Production Opéra Comique, coproduction Opéra Royal – Château de Versailles Spectacles, Opéra Grand Avignon
Jeudi 10 juin à 20h, Opéra Comique, Paris.

Spectacle capté par Fra Prod, diffusé en live le 10 juin par Mezzo et le 3 juillet par France Musique.

Quand la légende et le mythe se rencontrent, le cocktail est explosif, et les attentes forcément excessives. Ajoutons-y le déconfinement, la réouverture de ce petit joyau qu’est l’Opéra Comique, et un nouveau début avec le début de l’opéra, rien de moins. Alors, dire que l’on attendais cette représentation, la dernière des cinq dans ce lieu, est un euphémisme. Jordi Savall, qui nous livra voilà 16 ans une lecture de référence, au Liceu pourtant surdimensionné de Barcelone, avec les décors solaires de Gilbert Deflo, inspirés de Poussin. On a retrouvé lors de cette représentation, avec émotion, deux anciens de cette ère : Sara Mingardo, toujours en poignante Messagère du malheur, Furio Zanasi, alors Orfeo chaleureux en Apollon mûr. Mais n’allons pas plus vite que la musique…

L’Orfeo à l’Opéra Comique © Opéra Comique / Stefan Brion

Espoir et déception. Nous ne serons pas trop long dans cette récession, laissant le post-mortem aux légistes, et aux musiciens eux-mêmes, qui sont souvent les critiques -avoués ou non – les plus durs avec eux-mêmes. Mais nous nous contenterons de nous étonner et de déplorer la vision précipitée, démonstrative à l’extrême, musicalement tendue comme un arc, d’une nervosité brutale que Savall livra par ce soir clair de juin, quasi à l’antithèse de sa direction habituelle. Le Maître, si sensible à la poésie et au mot, au climat madrigalesque, à l’évocation des textures et des climats, délaissant parfois la force pour la rêverie, dilatant les tempi, n’était pas lui-même, ou l’image qu’on en admirait. Ce fut un Orfeo bouillonnant d’expressivité, porté par Marc Mauillon, dynamique et extrême, campant du demi-Dieu un portrait saisissant d’adolescent immature, instable et revendicatif. Un Orfeo à l’orchestre du Concert des Nations riche et exubérant, au continuo surorné, aux sacqueboutes, cornets et cordes très présents, aux sonorités très compactes et aux pupitres peu différenciés. Les tempi rapides voire (com)pressés, l’enchaînement cursif des scènes couplésà une primauté du chant à pleine voix sur le parlar cantando, le fameux parlé-chanté déclamatoire, ont rapproché cet Orfeo de la vision dépoussiérée d’Emmanuelle Haïm (Virgin) ou d’Emilio Gonzalez-Toro (Naïve).

Était-ce volontaire ou le chef n’a t-il pas eu suffisamment de temps pour ciseler son interprétation ? Les choix dramatiques et le casting inégal soulèvent une multitude de questions : d’abord le choix du rôle titre. Marc Mauillon est incontestablement un ténor du barreau, une forte personnalité : son superbe timbre rocailleux et sa large tessiture collent à la partie d’Orphée, mais sa diction italienne laisse hélas fortement à désirer, et sa manière de chanter à pleine voix pendant quasiment toute la représentation, sans laisser la place aux respirations et aux mots, détonne pour cette secunda pratica précoce du baroque. Trop de chant, pas assez de texte. le chanteur se retrouve ainsi en porte-à-faux avec l’esthétique d’une partie du plateau. Heureusement, à l’inverse, Sara Mingardo, messagère touchante et délicate, malgré une projection amoindrie et une émission moins nette qu’autrefois, le Pluton de Salvo Vitale (également Caron) tempéré et très articulé et le soprano souple et enveloppant de la Proserpine (et Speranza) de Marianne Beate Kielland redonnent leur place au récitatif et au pouvoir des mots. On apprécie ainsi particulièrement le bref et intime dialogue entre le Dieu des Enfers et sa conjointe, plein de douceur, de nostalgie et de tendresse. Mais on se croirait un peu à la Comédie Française, où 3 générations d’acteurs se côtoient avec des styles très différents et où l’alchimie s’avère délicate et le charme rompu. Car l’orchestre enchaîne les ritournelles avec un enthousiasme roboratif, abordant avec des tempi bien trop allants les séquences infernales, ne parvenant pas – sauf à l’extrême fin du 2ème acte – à conférer au drame la naturel, la fluidité, la gravité requises, à laisser s’épanouir les vers et nouer l’intrigue. Les chœurs de bergers sont à l’avenant, expressifs et virtuoses mais au contrepoint brouillon, où l’esprit madrigalesque et l’élégance des lignes font défaut. 

L’Orfeo à l’Opéra Comique © Opéra Comique / Stefan Brion

Enfin,  l’on se contentera de déplorer l’extrême sobriété et simplicité de la mise en scène de Pauline Bayle. Certes, elle demeure fidèle au drame, mais Pierre Audi ou Trisha Brown ont démontré que l’épure pouvait s’accommoder de symbolique, de poésie, de complexité narrative. Ici l’on regrette une scène quasi-vide, des costumes pastels vaguement réminiscents de drapés antiques de Bernadette Villard, une direction de chanteurs très approximative (les musiciens qui passent dire bonjour sur scène entre amis lors des réjouissances pastorales, ou Apollon et Orphée contraints de marcher à reculons pendant leur difficile duo), une lumière crue et blanche – sauf pour la séquence infernale avec ses ombres chinoises et ses sortes de guerriers zen – et bien des rendez-vous manqués (pas de danses sur le « Lasciate i monti » pour les décaler bizarrement pendant le « Vieni Imeneo »). L’impression diffuse de malaise procède d’un manque général d’appréhension du mythe et du statut de cette œuvre qu’on consacre comme la naissance de l’opéra. Or, si Pauline Bayle voulait en revenir aux fondamentaux de la représentation du Palais ducal de Mantoue, sans costume pour un happy few, avec « deux portes et une tapisserie », la banalité terne de la réalisation finale ne rend guère justice à la somptuosité vocale et instrumentale déployée et au livret d’Alessandro Striggio superbement construit et aux multiples allusions. Un spectacle opulent, empli de contradictions, avec trop, ou trop peu…

 

Viet-Linh Nguyen

Étiquettes : , , , , , , , Dernière modification: 30 septembre 2021
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