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Le bon grain et l’ivresse (Saint-Colombe, Couperin, Boismortier, Concerts royaux, Foulon & Koelh, Lachrimae Consort – Glazard)

“Toute note doit finir en mourant.
On lui apporte une viole dont il commence à jouer avec beaucoup d’efforts.
L’instrument grince.”
(Pascal Quignard, Tous les matins du monde)

Concerts Royaux à deux violes esgales

Sieur de Sainte-Colombe : Concert XVII La Bourrasque
François Couperin : Douzième Concert
Sieur de Sainte-Colombe : Concert III Le Tendre
François Couperin : Treizième Concert
Sieur de Sainte-Colombe : Concert CLI Le Retour
Joseph Bodin de Boismortier : Première sonate à deux violes, oeuvre X
Sieur de Sainte-Colombe : Concert XLIV Le Tombeau 

Lachrimae Consort :
Philippe Foulon, basse de viole à sept cordes (François Bodart 1994 d’après Joachim Tielke)
François Koelh, basse de viole à sept cordes (Marcelo Ardizzone 1987 d’après Romain Chéron)

Dès les premières notes de La Bourrasque, le duo de violes de Philippe Foulon et de François Koehl, tout y est : avant tout un son, un timbre, une texture superbement grainée, bourrée d’harmoniques (on se croit souvent sur un instrument avec cordes sympathiques car les autres cordes doivent résonner aussi, et Philippe Foulon avait d’ailleurs consacré un disque au baryton à cordes). Ensuite une ampleur, une aisance, une générosité de la ligne, un climat, à la fois terrestre du fait de ces voix humaines, et aérien par la souplesse des archets et la délicieuse alchimie des deux voix enlacées. On écrit, on écrit, et on n’a pas même touché deux mots du programme. A ceux qui déplorent l’absence de Marin Marais, nous dirons de se procurer l’enregistrement de 2006 avec les Folies et un florilège des plus belles pièces. On trouvera ici beaucoup de Sainte-Colombe, les deux Nouveaux Concerts de Couperin pour duo de violes (on aurait aussi aimé entendre les deux Suites de pièces de violes d’ailleurs), et enfin une sonate de Boismortier. A part quelques tubes du Sieur de Sainte-Colombe (les Pleurs, les Regrets) sur lesquels on ne s’attardera guère car nos lecteurs ne les connaissent que trop, voilà un programme rare, sélectionné avec soin, dédié à Wieland Kuijken, qui alterne les redécouvertes (on reparlera de Couperin) et les découvertes (Boismortier). Nous ne nous attarderons pas sur les aspects historiques et musicologiques, l’excellent livret étant informatif et précis, et comportant en outre des détails poussés sur les instruments et les archets utilisés. On vous le dit, c’est un CD concocté avec soin et amour…

Mais revenons en coup de vent à la Bourrasque. Ceux qui veulent de l’échevelé virtuose en seront pour leurs frais. Car si Philippe Foulon et François Koehl maîtrisent leurs instruments dans les moindres inflexions, laissant admirer une admirable variété de coups d’archets, une subtilité dans les graves très présents, une puissance évocatrice sombre et forte, l’exercice n’est ni démonstratif, ni aisé. Complexité du contrepoint, densité du dialogue, lecture certes fluide mais incroyablement pensée et profonde, ce récital de Concerts Royaux à deux violes égales est bien loin des joliesses nocturnes d’un Couperin curial jouant à l’arrière-plan des soirées d’Appartement. On ne badine pas au tric-trac avec le Lachrimae Consort, on se tait, et on écoute.

Est-ce à dire que le visage de cette interprétation est constamment sérieux ? Non point, l’élégance mélodique de la 2nde Sarabande gaye de La Bourrasque de Sainte Colombe le rappelle (mais elle n’est pas si gaye que cela). C’est plutôt chez Couperin, que nos artistes laissent poindre un visage plus aimable, un archet plus relâché. On connaissait ces œuvres notamment par l’interprétation douce et retenue de Sigiswald & Wieland Kuijken, en 1972 et 73 (Sony) dans le cadre de leurs enregistrements de toutes les Apothéoses, Concerts Royaux et Goûts Réunis. Avouons que Philippe Foulon et François Koehl, par leurs articulations, leur dynamique, le vernis nimbé de poésie mélancolique qu’ils déposent telle une feuille d’or sur une boiserie vierge, donnent davantage de consistance à ce qui fait la difficulté couperinienne : l’art de la timidité d’un non-dit. La Chaconne légère concluant le 13ème concert, déliée sans être trop sautillante, élégiaque et optimiste, gracieuse, annonce dans ses détours ourlés l’abandon du siècle suivant. Autre surprise du CD : Boismortier. Oui, celui des ballets de villages bondissants, du rigolard Don Quichotte chez la Duchesse, de grands motets dispensables, a commis de belles sonates pour viole ou violoncelle, dont seules les Œuvres 10 et 31 sont destinées sans ambiguïté à la viole. Voici donc la 10 (1725), à l’écriture délicate, dans la continuité du grand style français de la viole, loin de la modernité plus italianisante ou des accents ramistes qu’on trouve parfois chez ce compositeur.  Mais, cela ne fait tout de même pas le poids face à l’insurpassable Tombeau de Monsieur de Sainte-Colombe, dont l’inventivité et la beauté formelle, le regard lancinant et rêveur, la douleur des Regrets, l’abandon des Pleurs, continuent de hanter l’auditeur bien après les dernières notes des Elysées.

Viet-Linh Nguyen

Technique : prise de son très chaleureuse et proche des instruments.

Étiquettes : , , , , , , Last modified: 3 octobre 2021
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