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Silentio nocivo (Parla, canta, respira – Barbara Strozzi, Lise Viricel, Le Stelle – Seulétoile)

“Je suis un amant, mais un amant candide et modeste” (l’Amante modesto)

Parla, canta, respira
Madrigaux de Barbara Strozzi, poèmes d’Erri De Luca

Poèmes d’Erri De Luca : Bella, Lettera, Cose, Le Mani, Due, Tu, Variazioni sul salmo 137

Madrigaux de Barbara Strozzi sur des poèmes de :
Giulio Strozzi (1583-1652)
« Dal pianto degli amanti scherniti »
« Le Tre Gratie a Venere »
« Priego ad Amore
« Al Battitor di bronzo della sua crudelissima dama »
« Silentio nocivo »
« Godere in gioventù »
« L’Amante modesto »

Giuseppe Artale (1632 – 1679)
« Cieli, stelle, deitadi »

Anonymes
« Gl’occhi superbi »
« L’Amante segreto »
« La Riamata dàchi amava »
« Ferma il piede »

Ensemble Le Stelle :
Lise Viricel, soprano et direction artistique
Peter De Laurentis, récitant

Marie-Domitille Murez, harpe
Flore Seube, lirone et violes de gambe
Julie Dessaint, viole de gambe
Mathieu Valfré, orgue
Gabriel Ferry, violon
Adrien Ramon, cornet à bouquin
Cyril Bernhard, Clément Carpentier & Romain Davazoglou, sacqueboutes
Lucile Tessier, basson

Seulétoile, parution mars 2021, enr. Cité de la voix de Vézelay en février 2020, 74’22.

 

C’est à un magnifique opus auquel Lise Viricel nous convie. Nous ne nous prononcerons pas sur la pertinence de la mise en regard entre les madrigaux ciselés de Barbara Strozzi (1619-1677) et la sobriété concise du poète-chroniqueur contemporain Erri De Luca (né en 1950), dialogue entre l’ancien et le moderne, entre une femme compositrice et un homme de lettres. Ce balancement dynamique permet au programme d’éviter l’historicisme d’une immersion pure dans le Seicento – on eut d’ailleurs pu dans ce cas sélectionner de beaux poèmes de Giovan Battista Marino (1569-1625) ou Gabriello Chiabrera (1552-1628), tout en mettant l’accent sur l’importance du mot et du texte dans l’art madrigalesque.

Lise Viricel est une artiste de parole. Le jeu de mots est aisé. Il est aussi juste. Car la soprane affirme la primauté du texte sur la musique, suivant en cela le précepte montéverdien du « Prima la parole » et l’applique avec sincérité et constance au long de ces madrigaux pour voix seule et basse continue, parfois étoffée d’un accompagnement instrumental plus riche. Après le poème introductif Bella, le madrigal « Gl’occhi superbi » donne le ton : pouvoir du mot, délicatesse raffinée de la ligne à la fois ourlée et sensuelle, velouté d’une mélodie sculptée comme autant de rinceaux. L’art de l’ensemble Le Stelle est celui de miniaturistes, au pouvoir d’évocation inversement proportionnel à la pudeur des artistes. La jeune soprano fait admirer son timbre clair et droit ; la stabilité de l’émission, la pureté des aigus – parfois doucement fermés dans les extrêmes – la précision des articulations et ornements enchantent, le respect de la prosodie et de la scansion interne sont admirables. Les musiciens apportent avec eux un soupçon de confidence privilégiée dans ces pièces pourtant démonstratives. « L’Amante segreto », au style très proche de celui d’un Monteverdi tardif, avec sa basse obstinée, dénote un lyrisme rêveur. Lise Viricel s’y révèle presque absente davantage que désespérée, laissant à l’auditeur l’impression d’un voyeur ayant forcé l’intimité bousculée de l’amoureuse déçue. Notre pièce favorite, toute en demi-teinte, demeure sans conteste le long soupir de « La Riamata dà chi amava », triste sommeil exhalé dans un souffle, fidèle au texte suggestif « dormi ò mio dolore ». Réservée et refusant les ficelles trop explicites, Lise Viricel aurait pu tempêter, haleter, déchirer les draps, gueuler vers les cieux. Elle a simplement choisi de chasser un sanglot d’un battement de cils, et cela rend l’écoute intégrale du disque certes moins contrastée, mais pleine de finesse psychologique, cohérente dans son climat très déclamatoire.

L’on regrettera toutefois que la captation fasse la part du lion à la voix, et que l’excellent accompagnement soit parfois peu audible, notamment la harpe et le positif, les cordes grainés et évocatrices s’en tirent mieux. L’on grincera aussi des dents à l’écoute de quelques écarts accidentés du « Cieli, stelle, deitadi » plus tendu voire un peu maladroit dans certains mélismes. Enfin, quelques transcriptions instrumentales, notamment le « Hor que Apollo » où le cornet ductile joue la voix de dessus avec une souplesse ample, apportent une variété bienvenue à un voyage poétique et doux, d’une clarté diaphane.

 

Viet-Linh Nguyen

Technique : captation transparente et fidèle, avec cependant des instruments souvent trop en retrait.

Étiquettes : , , , , , , , , , Last modified: 29 juin 2021
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