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L’attente.

En attendant de refaire surface. Nous voici toujours à l’heure immobile, cloîtrés dans la nuit culturelle, privés de sortie comme de dessert tels des bambins coupables. Dehors, les rideaux de fer s’abattent à sexte, et le monde merveilleux du spectacle n’est plus l’image flageolante des ors et des baignoires tapissées de velours vénitien.

 

© Muse Baroque, 2021

 

“À cette heure-là, Maremma est comme morte ; ce n’est pas une ville qui dort, c’est une ville dont le cœur a cessé de battre, une ville saccagée – et si on regarde par la baie, la lagune est comme une croûte de sel, et on croit voir une mer de la lune. On dirait que la planète s’est refroidie pendant qu’on dormait, qu’on s’est levé au cœur d’une nuit d’au-delà des âges. On croit voir ce qui sera un jour, continua-t-elle dans une exaltation illuminée, quand il n’y aura plus de Maremma, plus d’Orsenna, plus même leurs ruines, plus rien que la lagune et le sable, et le vent du désert sous les étoiles. On dirait qu’on a traversé les siècles tout seul, et qu’on respire plus largement, plus solennellement, de ce que se sont éteintes des millions d’haleines pourries. (…) Pour penser que les hommes vivent ensemble parce qu’ils vivent côte à côte, il faut n’avoir jamais regardé à la portée de leur œil. Il y a des villes pour quelques-uns qui sont damnées, par cela seulement qu’elles semblent nées et bâties pour fermer ces lointains qui seuls leur permettraient d’y vivre. Ce sont des villes confortables ; on y voit le monde comme de nulle part, comme l’écureuil de sa roue. Je n’aime que celles où au creux des rues on sent souffler le vent du désert (…)”

(Julien Gracq, Le Rivages des Syrtes, ed. José Corti, 1951)

En attendant de refaire surface. Nous voici toujours à l’heure immobile, cloîtrés dans la nuit culturelle, privés de sortie comme de dessert tels des bambins coupables. Dehors, les rideaux de fer s’abattent à sexte, et le monde merveilleux du spectacle n’est plus que le souvenir du monde flottant des ors et des baignoires tapissées de velours vénitien. Il nous reste pour revivre un peu ces moments les réserves secrètes de nos galettes et vieilles cires : la délectation de nos vieux 33 tours d’Harnoncourt jalousement gardés et soigneusement époussetés, l’admiration devant nos bon vieux coffrets Stil et Auvidis introuvables jamais réédités, le plaisir solitaire de l’écoute sur canapé avec son chat spécialiste de Couperin, sous la cloche étanche d’un casque audiophile. Nous voici tous métamorphosés en scaphandriers mélomanes recherchant l’abîme sans les foules et ressuscitant les morts par le pouvoir de la technique (Mitropoulos 56, ça avait tout de même une autre gueule que René J., et le château d’Assas avait un clavecin diablement désaccordé). 

En attendant de refaire surface.

 

Viet-Linh NGUYEN

 

Étiquettes : Last modified: 7 février 2021
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