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“Il sombra dans la platitude” : Vivaldi critiqué (1776)

Vivaldi composa (…) deux livres de concertos intitulés Il Cimento dell’ Armonia e dell’lnventione ; mais le nom usuel en est les Saisons. L’idée de cet ouvrage doit sembler fort ridicule…

Caricature d’Antonio Vivaldi / photo d’après un dessin original de Pier Leone de 1723, in. Bibl. Vaticane, Ottob. lat. 3114 f.26 – Source : Gallica / BnF

La postérité ne fut pas forcément très tendre à l’égard de Vivaldi. Charles Burney écrivait avec malice dans son Histoire générale de la Musique (1776) que “Si les notes aigües et rapides sont des maux, Vivaldi aura à répondre de beaucoup de péchés”. La même année, Sir John Hawkins (1719-1789), avocat de formation et connaissance de Haendel, faisait paraître son œuvre monumentale en 5 volumes Histoire générale de la Science et de la Pratique de la Musique. Contrairement à Burney dont l’approche est rigoureuse et systématique, Hawkins laisse transparaître l’homme du monde et le rédacteur du Gentleman’s magazine par sa prose vive et un peu mondaine, dotée d’une pointe de morgue ironique. Son jugement très critique sur Vivaldi en fera sourire plus d’un, notamment l’attaque en règle des “ridicules” Quatre Saisons.

“ANTONIO VIVALDI,

Maestro de’ Concerti dei Pio Ospitale della Pieta in Venetia, et Maestro di Capella dà Camera de Philippe, landgrave de Hesse-Darmstadt, était un célèbre compositeur pour le violon, ainsi qu’un grand maître de cet instrument. Il composa des solos, des sonates et des concertos en grand nombre; mais ses principaux ouvrages sont ses œuvres troisième et huitième ; ce dernier consiste en deux livres de concertos intitulés Il Cimento dell’ Armonia e dell’lnventione ; mais le nom usuel en est les Saisons. L’idée de cet ouvrage doit sembler fort ridicule ; car les quatre premiers concertos sont une prétendue paraphrase, en notes musicales, d’autant de sonnets sur les quatre saisons, où l’auteur tente, par la force de l’harmonie, et par des modifications particulières de l’air et de la mesure, de susciter des idées correspondant aux sentiments des différents poèmes. Les compositions suivantes ont une tendance similaire, mais sont moins retenues ; que cette tentative soit neuve et singulière, ou que ces compositions se distinguent par leur force et leur énergie particulières, il est certain que l’œuvre VIII est le plus applaudi des ouvrages de Vivaldi.

La caractéristique particulière de la musique de Vivaldi, s’agissant de ces concertos, car ses solos et ses sonates sont passablement dociles, est qu’elle est sauvage et irrégulière ; et dans certains cas il semble qu’il ait voulu qu’elle fût ainsi ; certaines de ses compositions sont expressément intitulées Extravagances, puisqu’elles passent les bornes de la mélodie et de la modulation ; de même que son concerto dans lequel le chant du coucou est coupé en si petites divisions que rares étaient ceux, du temps de l’auteur, en dehors de lui-même, qui pouvaient les exprimer sur quelque instrument que ce fût. De ce caractère de ses compositions on déduira nécessairement que leur harmonie, l’habile contexture des parties, est leur moindre mérite; mais il y a quelques exceptions à cette conclusion ; le onzième de ses douze premiers concertos est, dans l’opinion du judicieux auteur des Remarques sur l’Essai sur l’expression musicale de M. Avison, une composition très solide et magistrale, témoignage de ce que l’auteur possédait plus d’habileté et de science que ses ouvrages ne le révèlent en général. Pour ces singularités, on ne peut avancer de meilleure explication que celle-ci : Corelli, qui vécut quelques années avant lui, avait introduit un style que tous les compositeurs d’Italie affectaient d’imiter; tel que Corelli l’avait formé, ce style était chaste, sobre et élégant ; mais avec ses imitateurs il sombra dans la platitude ; Vivaldi semblait en être conscient, et, pour les besoins de la variété, s’adonna à un style qui n’avait guère que sa nouveauté pour le recommander.”

(Extrait de : John Hawkins, General History of the Science and Practice of Music, Londres, 1776, trad. Dennis Collins.)

En bonus, on livrera également au lecteur un extrait de la lettre du 29 août 1739 que le Président Charles de Brosses écrivit à M. de Blancey lors de son voyage d’Italie, et où il loue fort la musique des “hôpitaux” (comprenez instituts de charité pour les jeunes filles abandonnées dont le but était de leur obtenir un mariage bourgeois l’âge venu). On rappellera que Vivaldi était depuis 1703 maître de violon de l’Ospedale della Pietà, le plus renommé d’entre eux.

“La musique transcendante ici est celle des hôpitaux. Il y en a quatre [NdlR : Pietà, Mendicanti, Ospedaletto, Incurabili], tous composés de filles bâtardes ou orphelines, et de celles que leurs parents ne sont pas en état d’élever. Elles sont élevées aux dépens de l’État, et on les exerce uniquement à exceller dans la musique. Aussi chantent-elles comme des anges, et jouent du violon, de la flûte, de l’orgue, du hautbois, du violoncelle, du basson ; bref, il n’y a si gros instrument qui puisse leur faire peur. Elles sont cloîtrées en façon de religieuses. Ce sont elles seules qui exécutent, et chaque concert est composé d’une quarantaine de filles. Je vous jure qu’il n’y a rien de si plaisant que de voir une jeune et jolie religieuse [NdlR : erreur de De Brosse, il s’agit de laïques], en habit blanc, avec un bouquet de grenades sur l’oreille [sic], conduire l’orchestre et battre la mesure avec toute la grâce et la précision imaginables. Leurs voix sont adorables pour la tournure et la légèreté.”

(Source : Lettres d’Italie du Président de Brosses, Lettre à M. de Blancey, datée du 29 août 1739)

Étiquettes : , Last modified: 18 octobre 2020
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