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Le pari d’Hidalgo ! (Música para el Rey Planeta, Recasens, La Grande Chapelle – Lauda)

Le présent disque rend donc un hommage aussi salvateur que mérité non seulement à Juan Hidalgo, mais à tout un pan de la musique espagnole, qui, sans doute du fait d’un centralisme assez exacerbé de la cour madrilène sera moins poreux aux influences extérieures, mais se diffusera également moins à travers l’Europe, bien moins que les musiques italiennes et allemandes où la petitesse des cours et les rivalités de leurs évergètes favorisent la circulations des compositeurs et des formes musicales.

“L’Espagne de Philippe IV, comme celle de ses prédécesseurs, raffolait de brûler les hérétiques et les judaïsants.”
(A. Pérez-Reverte, Les aventures du capitaine Alatriste, tome 2)

Juan Hidalgo (1614-1685)
Musica para el Rey Planeta

La Grande Chapelle
Albert Recasens, Direction
Eugenia Boix, Soprano
Lina Marcela Lopez, Soprano
Gabriel Diza Cuesta, Contre-Ténor
Gerardo Lopez Gamez, Ténor

Lauda, 2015, 67’56.

Les Pyrénées seraient-elles plus infranchissables que les Alpes ? Du point de vue géologique, la question mérite sans doute discussion, alors que du point de vue musical l’affirmatif s’impose tant la musique ibérique nous apparaît souvent lointaine, peut connue dans ses formes, ses œuvres et ses compositeurs. Ainsi en est-il de Juan Hildalgo de Polanco (1614-1685), pourtant l’une des figures musicales majeures de l’âge d’or espagnol. Harpiste et clavicordiste de formation, il entre encore adolescent à la Chapelle Royale de la cour madrilène où il fera toute sa carrière, qui couvre les règnes de Philippe IV (1621-1655) et de Charles II l’Ensorcelé (1665-1685).

Si Juan Hidalgo marque la musique ibérique de ses compositions, c’est à la fois comme initiateur de la Zarzuela en collaboration avec le dramaturge Pedro Calderon de la Barca (1600-1681), mais aussi par ses nombreuses compositions de chansons lyriques, Tonos Humanos (airs profanes) et Tonos Divinos (airs sacrés) ou Villancicos, forme typiquement espagnole de chanson polyphonique pour deux à quatre voix, dont les origines remontent au moins au quinzième siècle, et accompagnée le plus souvent par une vihuela (instrument aragonais proche du luth) ou vihuela d’arco (forme jouée avec un archet, alors proche de la viole). C’est donc exclusivement à ces trois dernières formes de composition que se consacre le présent enregistrement, proposant des partitions issues des archives des bibliothèques de Valladolid, Ségovie ou encore Burgos, les œuvres de Juan Hidalgo ayant eues la chance d’être l’objet de nombreuses copies, permettant ainsi de retrouver dans toute l’Espagne et une partie de l’amérique latine des œuvres dont les feuillets originaux disparurent avec la majorité des archives de la Chapelle Royale dans le grand incendie qui ravagea l’Alcazar Royal de Madrid lors de la nuit de Noël 1734.

Les 17 compositions présentées dans cet enregistrement (dont dix sont gravées pour la première fois) furent toutes écrites durant le règne de Philippe IV de Habsbourg, dit « le Roi Planète », qui tenta au prix d’incessants conflits d’éviter la dislocation de l’empire espagnol et fut aussi un mécène important, dont le règne est aussi à considérer comme un âge d’or de la production artistique et culturelle espagnole. Le villancico “Nuestra Sénora” qui ouvre le disque donne immédiatement la tonalité de l’enregistrement. Outre la voix sublime de la soprano Eugenia Boix, sachant subtilement et sans faute de goût explorer les rivages des roucoulades voluptueuses et des accents mutins sans jamais se déparer de ravissants tons cristallins, nous remarquerons la belle structure de l’œuvre, paradigmatique du genre, avec refrain et couplet, proposant après les interventions solistes successives une section centrale homophone à quatre voix et un duo de sopranos, le tout accompagné par une partition instrumentale discrète mais essentielle, définissant ainsi un trait caractéristique des compositions de Juan Hidalgo qui jamais ne sacrifie l’expressivité des voix au profit d’un accompagnement trop en avant. Là où d’aucuns verront une certaine austérité musicale, nous soulignerons un équilibre, une justesse dont ne se déparent jamais ni le compositeur, ni les interprètes des œuvres présentées.

Diego Velasquez (1599-1660), Les Ménines (1656-1657). Huile sur Toile, 318 x 276 cm. Musée du Prado à Madrid. Contemporaine des années de composition de Juan Hidalgo, l’œuvre représente notamment la famille de Philippe IV de Habsbourg. Lui même apparaît dans le reflet du miroir, personnage de droite. Source : Wikimédia Commons.

Succédant à ce villancico le tono à quatre voix Al dichoso nacer de mi Nino s’avère tout aussi séduisant, offrant de beaux passages en contrepoint, et dont les intonations, particulièrement masculines, épousent à merveille le texte pour finalement délivrer un chant d’une très grande expressivité, empreinte de madrigalismes et dont les accents définissent aussi bien les caractéristiques propres de Juan Hidalgo, dont la structure des compositions, sans fioritures maladroites, sert d’écrin à une technicité lui permettant de varier les formes, d’élargir le registre polyphonique de ses compositions et d’offrir à l’auditeur une musique empreinte de sérénité et d’une maîtrise qui le place au sommet de la musique espagnole de son époque, à même de poursuivre concomitamment une carrière dans la musique théâtrale qui lui vaudra une renommée immédiate et postérité.

Parmi les œuvres proposées, toutes relativement restreintes dans leur durée, nous soulignerons tout l’intérêt du tono humano  Ay amor, ay ausencia, lamento aussi harmonieux que mélodique, limpide et poétique et dont une fois encore nous remarquerons la présence aussi discrète qu’essentielle de l’accompagnement.

La sélection des partitions présentées, qui ne représente qu’une petite partie d’une œuvre assez pléthorique dont le catalogue exhaustif reste à faire (certaines de ces œuvres ayant été retrouvées jusque dans les archives de la bibliothèque de Sucre en Bolivie), doit aussi être comprise au regard du contexte de leur composition qui relève lui aussi de quelques caractéristiques propres à la Cour d’Espagne. En effet, la chapelle de l’Alcazar Royal de Madrid dédiait au Saint Sacrement la célébration des Quarante Heures, pratique dévotionnelle qui se déroulait les premiers jeudis, vendredis et samedis de chaque mois, et cela tout au long de l’année. Alors que la matinée était consacrée à une messe chantée, avec litanie et procession, l’après-midi était consacrée à la dévotion contemplative, pour laquelle le terme de « sieste » apparaît parfois, bien entendu dans une terminologie un brin différente de ce que nous entendons de nos jours par ce mot. Il n’était aucunement question en effet d’y entendre le moindre ronflement, mais au contraire Villancicos et Tonos a lo divino, généralement en alternance avec des pièces instrumentales. Une nouvelle procession pouvait clore la journée. Cette pratique pouvait également s’étendre à d’autres célébrations liturgiques, expliquant en cela l’importante production de ces pièces courtes, que ce soit par Juan Hidalgo comme par nombre de ses contemporains espagnols. Les archives administratives mentionnent d’ailleurs plusieurs demandes d’augmentation de la part de Juan Hidalgo pour la composition de telles pièces destinées aux célébrations des Quarante Heures.

Le présent disque rend donc un hommage aussi salvateur que mérité non seulement à Juan Hidalgo, mais à tout un pan de la musique espagnole, qui, sans doute du fait d’un centralisme assez exacerbé de la cour madrilène sera moins poreux aux influences extérieures, mais se diffusera également moins à travers l’Europe, bien moins que les musiques italiennes et allemandes où la petitesse des cours et les rivalités de leurs évergètes favorisent la circulations des compositeurs et des formes musicales.

De là tout l’intérêt de ce disque, pointant la focale sur un compositeur largement méconnu de ce côté des Pyrénées et sur des formes de compositions auxquelles nous ne sommes pas si familiers.

L’interprétation de la Grande Chapelle, dirigée par le chef Albert Recasens, aussi juste que respectueuse, s’attachant à retrouver compositions orchestrales et instruments d’époque, met en valeur l’équilibre polyphonique des partitions, la clarté des voix féminines et la profondeur chaleureuse des voix masculines. La respiration ample, la concentration du geste, la lisibilité des pupitres sont remarquables, comme dans le “Suprema deidad que miro”. Il manque toutefois à cette lecture la dynamique ondulante et renouvelée qu’un Paul van Nevel aurait pu insuffler, et la fervente simplicité du répertoire, la sobriété de l’accompagnement, le sens de la mesure et de la retenue du chef peuvent rendre une écoute intégrale un brin difficile, malgré cet écrin ciselé.

Si le dix-septième siècle espagnol est plus connu pour sa peinture, ce disque représente une introduction hautement recommandable à son versant musical.

                                                                                  Pierre-Damien HOUVILLE

Technique : enregistrement précis et clair, avec une attention particulière apportée à la lisibilité des voix.

Étiquettes : , , , , , , Last modified: 15 janvier 2021
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