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“Très vite je me suis rendu compte de la qualité musicale exceptionnelle de ces motets”, entretien avec Rolandas Muleika, directeur d’Antiphona

D’origine lituanienne, Rolandas Muleika a fondé son premier ensemble dès l’âge de 14 ans ! Après la chute du rideau de fer, il entre au CNSM de Paris, y apprend la direction d’orchestre et décroche le premier prix de direction de chœur grégorien. Eclectique et curieux, il étudie avec Sergiu Celibidache la phénoménologie de la musique. C’est en 1996 qu’Antiphona est fondée avec pour objectif de défricher les inédits du répertoire du 17ème et du 18ème siècles d’Occitanie. Un premier programme autour de motets de la chapelle des pénitents noirs de Villefranche-de-Rouèrgue avait donné lieu à un enregistrement (Paraty, 2017) dédié à des compositeurs méconnus tels Bernard-Aymable Dupuy, Louis-Antoine Lefebure, ou Joseph Laguna. S’y glissait déjà le Miserere d’un certain Joseph-Valette de Montigny, dont il poursuit l’exhumation de l’œuvre avec trois superbes grands motets (Paraty, 2021) à propos desquels il a accepté d’échanger avec nous.

Rolandas Muleika © Ensemble Antiphona

D’origine lituanienne, Rolandas Muleika a fondé son premier ensemble dès l’âge de 14 ans ! Après la chute du rideau de fer, il entre au CNSM de Paris, y apprend la direction d’orchestre et décroche le premier prix de direction de chœur grégorien. Eclectique et curieux, il étudie avec Sergiu Celibidache la phénoménologie de la musique. C’est en 1996 qu’Antiphona est fondée avec pour objectif de défricher les inédits du répertoire du 17ème et du 18ème siècles d’Occitanie. Un premier programme autour de motets de la chapelle des pénitents noirs de Villefranche-de-Rouèrgue avait donné lieu à un enregistrement (Paraty, 2017) dédié à des compositeurs méconnus tels Bernard-Aymable Dupuy, Louis-Antoine Lefebure, ou Joseph Laguna. S’y glissait déjà le Miserere d’un certain Joseph-Valette de Montigny, dont il poursuit l’exhumation de l’œuvre avec trois superbes grands motets (Paraty, 2021) à propos desquels il a accepté d’échanger avec nous.

 

Muse Baroque : comment avez-vous eu vent de ces partitions ?
Rolandas Muleika : C’est la rencontre avec le musicologue Benoit Michel, en 2008, qui m’a permis de découvrir ces trois œuvres, Surge propera Sion filia, Salvum me fac Deus et Beatus vir, qui sont aujourd’hui les seuls grands motets de Valette de Montigny à être parvenus jusqu’à nous. Benoit Michel a rédigé une thèse de doctorat sur la pratique musicale à Toulouse et en terres méridionales entre les XVIIe et XIXe siècles. Ce travail nous apporte des précieux renseignements, non seulement sur la vie musicale toulousaine à cette époque, mais également sur la carrière de Joseph Valette de Montigny, maître de musique à Saint Sernin de Toulouse et, de mon point de vue, l’un des plus grands compositeurs français du début de XVIIIe siècle. Très vite je me suis rendu compte de la qualité musicale exceptionnelle que représentaient ces motets et de l’importance de les faire découvrir au grand public.

M.B. : Quels ont été les défis de restitution ? Avez-vous opté pour des combinaisons de timbres particulières pour colorer certains passages (le beau basson par exemple) ou est-ce précisé déjà par la partition ?
R.M. : Il est important, lorsqu’on entreprend le travail de restitution de l’œuvre et par la suite son interprétation, de veiller à se référer aux sources (aux manuscrits), puis de recréer, dans la mesure du possible, les conditions dans lesquelles cette musique a été exécutée. Nous avons réuni les instruments qui furent les plus utilisés dans le cadre liturgique au XVIIIème siècle. Les violons, les flûtes et les hautbois assurent les parties de dessus tandis que le violoncelle, le violone, le serpent et le basson se partagent les parties de basses, l’orgue et le théorbe assurant de leur côté la fonction de basse continue. Les trompettes et les timbales sont aussi sollicitées exceptionnellement, pour un mouvement du motet Surge propera. Il est très intéressant de constater que, dans le motet Salvum me fac Deus Joseph Valette de Montigny utilise deux basses, le violoncelle devenant ici un instrument soliste qui dialogue avec la voix chantée ou un instrument de dessus. Dans le prélude au deuxième mouvement du même motet, qui dessine la naissance d’une tempête, le basson et le violoncelle, ainsi que le serpent, sont distingués par des parties séparées. Dans le même prélude, la partie de violon, seule pour un bref instant, prend l’allure d’un concerto où les triples croches créent l’illusion d’un éclair, et les motifs ascendant- descendant en triolets celle des vagues d’une mer agitée…

Le manuscrit, de même que la notation musicale typique qui y apparaît, nous dévoilent en eux-mêmes beaucoup d’informations. En outre, la nomenclature de l’époque, le tempérament inégal, le diapason 392 Hz, la prononciation du latin à la française nous renvoient à un univers sonore très particulier. Enfin, le choix d’orchestration, nécessairement subjectif, que nous opérons (le basson seul sans la basse à l’archet, qui combine précision et légèreté ; le recours au hautbois, qui se marie mieux que le violon avec le timbre d’une taille…), les diminutions, les agréments créent un discours unique permettant aux interprètes que nous sommes de transmettre le sens de la musique voulu par le compositeur.

Rolandas Muleika © Ensemble Antiphona

M.B. : Il y a assez distinctement un air de Mondonville dans ces grands motets, est-ce que cette proximité de style a à voir avec les origines méridionales des deux compositeurs ? se sont-ils connus ou influencés l’un l’autre ?
R.M. : Je ne pense pas que les deux compositeurs se soient rencontrés, nous n’en avons en tout cas aucune preuve. De plus, Mondonville était clairement trop jeune pour avoir une influence quelconque sur Valette. Le contraire est plus plausible, mais aucun témoignage n’en atteste non plus… En revanche, je crois beaucoup à l’influence exercée par la musique méridionale que recevaient les chantres dans les Maîtrises du sud de la France. On rencontre, en effet, des particularismes typiques dans l’écriture des compositeurs issus de ces institutions : les mouvements dansant à trois temps (motets de Gilles), les accords interrompus subitement à la fin (Henrys de Rodez, motet Surge propera de Valette), la manière unique de construire la phrase, les motifs thématiques proches de la musique traditionnelle occitane (Daphnis & Alcimadure de Mondonville, motets de Laguna de Béziers, Noëls de Dalmayrac et de Dupuy), ou encore la recherche d’un contrepoint et d’une harmonie très originaux – parfois expérimentaux pourrait-on dire – pour l’époque (les motets de Valette de Montigny).

M.B. : Avez-vous retrouvé des détails sur l’exécution de l’époque ? D’où venaient les musiciens pour faire face à cette riche écriture des deux grands motets ?
R.M. : Oui, nous savons que, pour les grandes occasions, les autorités ecclésiastiques faisaient appel à des instrumentistes et des chanteurs issus de l’opéra ou d’autres Maîtrises de Toulouse – voire parfois d’autres villes ou même de l’étranger. Pour obtenir le faste requis dans l’interprétation de ces motets, ont pouvait mobiliser jusqu’à une centaine d’exécutants, parmi lesquels figuraient les voix de femmes, mieux rémunérées, car plus rare, que les hommes …

M.B. : Allez-vous poursuivre votre redécouverte de l’œuvre de Montigny ? Quels sont vos prochains projets ?
R.M. : Nous poursuivons la mise en lumière des œuvres oubliées de notre patrimoine musical français, et nous travaillons actuellement sur un nouveau projet dédié aux compositeurs des États du Languedoc tels que André Malet, Bernard-Aymable Dupuy et bien évidemment Joseph Valette de Montigny, dont le troisième grand motet, Beatus vir, focalise particulièrement notre attention en ce moment.

M.B. : M. Muleika, Merci infiniment  pour cet échange. 

 

Propos recueillis le 13 septembre 2021 par Viet-Linh Nguyen.

 

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Étiquettes : , , , , Last modified: 30 septembre 2021
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