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Ecoutez donc, ô peuples (Bach, Soli Deo Gloria, Collegium Vocale Gent, Pierlot – Mirare)

Dieu seul la Gloire, à la gloire de Dieu, pour la seule gloire de Dieu… Soli Deo Gloria est une expression tirée de la Vulgate (1 Tim. 1, 17 et Jude 1, 25) et qui servit de signature ou d’apostille à Bach ou encore Haendel en fin de leurs partitions. On trouve ainsi des “SDG” sur de multiples partitions autographes de cantates de Bach, si bien que John Eliot Gardiner baptisa ainsi son label. Sous ce beau titre, Philippe Pierlot nous offre sa lecture de 2 cantates de Bach : la fameuse BWV21 “Ich hatte viel Bekümmernis”, et la BWV76 “Die Himmel erzählen die Ehre Gottes”.

Des hommes et des dieux

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)
Soli Deo Gloria

Maria Keohane, soprano
Carlos Mena, alto
Julian Pregardien, ténor
Matthias Vieweg, basse

Collegium Vocale Gent
Ricercar Consort
Bernard Foccroule, orgue
Philippe Pierlot, viole de gambe et direction

Dieu seul la Gloire, à la gloire de Dieu, pour la seule gloire de Dieu… Soli Deo Gloria est une expression tirée de la Vulgate (1 Tim. 1, 17 et Jude 1, 25) qui servit de signature ou d’apostille à Bach ou encore Haendel en fin de leurs partitions. On trouve ainsi des “SDG” sur de multiples autographes de cantates de Bach, si bien que John Eliot Gardiner baptisa ainsi son label.

Sous ce beau titre, Philippe Pierlot en habitué du Cantor, nous offre deux cantates : la fameuse BWV21 “Ich hatte viel Bekümmernis”, et la BWV76 “Die Himmel erzählen die Ehre Gottes”. La première est culte (sans jeu de mots douteux) : comptant parmi les plus belles du compositeur, elle date de la période de Weimar, en 1714, sur un livret très contrasté de Salomon Franck, reprise ensuite à Köthen puis Leipzig. Une première forme était plus ramassée, mais la cantate fut étoffée et découpée en deux parties, séparées par les prédications. Le Ricercar Consort transcrit à merveille cette époque faste et heureuse, terre d’expérimentation où Bach, organiste de la chapelle ducale et musicien de chambre du Duc Wilhelm Ernst et de son neveu Ernst August, peut s’adonner à la composition d’œuvre religieuse dans un acte de création et non par devoir (même si finalement en comparaison de Telemann notre Grand Bach n’a pas composé tant de cycles complets de cantates que cela). 

Philippe Pierlot aborde la BWV4 avec une optique chambriste, dramatique, colorée, un brin précieuse et subtilement raffinée. Pour marquer la structure bipartite, le chef a eu l’idée, non de nous insérer un pasteur teuton en allemand restitué (ouf), mais d’intercaler des préludes de chorals à l’orgue tenu par Bernard Foccroulle, à l’intense sobriété. Le chef a fait le choix de la transparence : son chœur du Collegium Vocale Gent dénombre 13 voix (en incluant les solistes, 9 sans) mais sa sonorité diaphane, son contrepoint ciselé digne d’une rosace flamboyante, l’équilibrage vers les aigus donnent parfois l’impression de clarté des approches à une voix par partie des Kuijken, Parrott ou Rifkin. Même soin de miniaturiste pour l’orchestre du Ricercar Consort, très équilibré et pur, avec des instruments obligés fortement mis en valeur, une belle pulsation ample de la basse continue, un zeste d’abandon doloriste italianisant dans les  violons très présents, de même que l’assise du clavecin de François Guerrier ou l’orgue de Julien Wolfs. Il y a du théâtre lumineux dans ce Bach-là, une souplesse moderne, une cantate qui lorgne sur une représentation au Concert Spirituel et frise la cantate profane. Etrange paradoxe pour cette cantate aux deux visages oscillant entre les moments archaïques des chœurs auxquels s’opposent les airs en style concertant, et qui comprend un nombre de sections plus ou moins brèves qui sont traitées comme de petits motets. 

Dès le chœur introductif “Ich hatte viel Bekümmernis”, le contrepoint est impeccable, les entrées fuguées au cordeau, la lisibilité exemplaire. Avouons que notre version préférée demeure celle de Ton Koopman, très différente, plus grandiosement posée et bénéficiant de la fragilité touchante de Barbara Schlick (Erato / Antoine Marchand), mais l’alchimie entre le hautbois obligé, la rotondité du chœur, la dynamique éloquente et pleine de sens, les contrastes rythmiques campent un paysage complexe, varié, aux mélismes presque rieurs sur le “erquicken meine Seele”.

L’air pour soprano qui suit “Seufzer, Tränen, Kummer, Not” est attaqué à un tempi un peu rapide pour tant d’affliction. Désespoir qui se crie plutôt que résignation douloureuse, discours extraverti plutôt que rumination murmurée, on y admire le timbre plein et le chant nuancé de Maria Keohane, là encore très théâtrale, et dont l’attention à chaque mot est tout bonnement splendide à défaut d’être totalement convaincante, car tant de beauté et de soin émeuvent moins que certaines prestations moins léchée et musicalement moins abouties (l’on pense à cet enfant anonyme du Tölzer Knabenchor chez Harnoncourt). Même chose pour le vaste “Bäche von gezalznen Zähren” avec un Julien Prégardien stable et éloquent, dialoguant d’égal à égal avec un Ricercar Consort très affirmé, plus partenaire que soutien, presque un duo illustrant par ses rouleaux ondulants les métaphores de larmes et tempêtes. Là encore certains habitués bacchiens seront surpris de tant de noble mouvement, de richesse dans les inflexions, de place dévolue à l’orchestre pourtant en petit effectif. On regrettera toutefois que le tempo très sautillant du “Komm, mein Jesu” entre Maria Keohane et Matthias Vieweg tengente le duo galant d’amoureux transi soulignant son écriture en stile recitativo. 

La cantate BWV76 “Die Himmel erzählen die Ehre Gottes” est une cantate de célébration fastueuse, la seconde que Bach composa après son arrivée à Leipzig, en 1723. Tout comme la BWV75, c’est une œuvre puissante et figurative, très savante, pour solistes, chœur, grand ensemble instrumental (y compris des trompettes), toujours en deux parties, et avec un début de seconde partie plus intimiste que le riche déploiement du reste de la composition. Bach en profite pour y démontrer à la fois son art de la polyphonie concertante, sa maîtrise des cycles de tonalités et ses connaissances théologiques. Le Ricercar Consort s’y montre en pleine forme, arborant fièrement ses drapés et ses couleurs, transformant presque en air de bataille à la virtuosité affirmée le “Fahr hin, abgöttish Zunft” pour basse et trompette obligée, où Matthias Vieweg alterne fermeté glorieuse, et lisibilité inébranlable, jouant sur les contrastes comme dans la sereine cellule du “Liebt, ihr Christen, in der Tat!”, caressé du doux souffle du hautbois d’amour d’Emmanuel Laporte et de l’esquisse poétique de la viole de Philippe Pierlot. L’œuvre est assurément moins touchante que la BWV21, mais que de matière musicale dans ce véritable manifeste du compositeur ! La vision à la fois vivante, chaleureuse du chef, son talent de miniaturiste agissent comme un contrepoids qui libère la partition de sa gangue grandiose mais un peu trop cérémoniale, très différent de ses devanciers : Harnoncourt héroïque et cuivré (Teldec), Koopman précieux (Erato/Antoine Marchand), Gardiner pressé et opératique (SDG), Suzuki sans relief (BIS). On regrettera au passage que les trompettes soient des trompettes dites baroques, au tube percé (historiquement incorrectes mais évitant les nombreux défauts d’intonation et de justesse bien qu’altérant le timbre ou la manière de triller) et que la prise de son de cette seconde cantate paraisse trop réverbérée. Plus personnellement, en toute honnêteté, l’éclat de cette BWV76 trop riche ne supporte guère la comparaison avec la sublime BW21, et l’on regrette presque que Philippe Pierlot n’ait pas sélectionné pour ce Soli Deo Gloria une autre célèbre cantate du temps de Weimar (telles les BWV12, ou BWV61) voire de Mühlhausen (la BWV 4) plus mystique. Il est vrai que le chef avait déjà exploré les débuts à Leipzig avec un beau disque intitulé Consolatio (Mirare), et Mühlhausen avec un programme Aus der Tiefe autour de la célèbre BWV131 (Mirare toujours) sans compter de lumineuses Cantates de Noël (Mirare encore 🙂 et on ne peut que souhaiter que ces ballades se transforment plus systématiquement en une intégrale liturgique comme celle de Sigiswald Kuijken (Accent), voire d’une intégrale tout court.

Voilà donc un très bel enregistrement, optimiste, coloré et dramatique, ampli de souples courbes et contre-courbes, attirant davantage la lumière que les ombres, à la gloire de Dieu mais aussi reflet du cœur des hommes.

 

Viet-Linh NGUYEN

Technique : Très beaux timbres instrumentaux et lisibilité des chœurs, trop captation trop réverbérée pour les airs solistes de la BWV76.

 

 

Étiquettes : , , , , , , , , , , , Last modified: 18 janvier 2021
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